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Un think tank au secours des conservateurs britanniques

6 décembre 2011 par Pierre-Louis GERMAIN

Critique du livre de Clarisse Berthezène intitulé : LES CONSERVATEURS BRITANNIQUES DANS LA BATAILLE DES IDÉES. ASHRIDGE COLLEGE, PREMIER THINK TANK CONSERVATEUR.

Pour qu’un think tank éclose et se développe, encore faut-il que le débat d’idées soit une caractéristique de la vie politique. Et que le choix des électeurs ne dépendent pas que de facteurs socioculturels, historiques ou de reflexes de classes. Lorsque le parti conservateur britannique, de droite, crée Ashridge College en 1929, la société Fabian œuvre depuis quinze ans déjà aux cotés du Parti travailliste, de gauche. Pour ce dernier, il est tout à la fois, une pépinière d’idées nouvelles, un puissant réseau œuvrant à leur diffusion, et un organe de formation pour les militants et cadres du parti. Les conservateurs perçoivent le danger que représente cette professionnalisation de la politique. Ils comprennent que l’organisation idéologique de leurs adversaires les ringardise. En particulier auprès de cette "petite élite londonienne, intellectuelle et pragmatique, qui ne représente même pas deux mille personnes, mais sans l’approbation de laquelle rien ne peut se faire en Angleterre", comme l’écrivait, en 1887, Simon Webb, fondateur de la London School of Economics, et l’un des premiers membres de la société Fabian.

Dans cet ouvrage, Clarisse Berthezène, enseignante en civilisation britannique à l’université Paris VII et experte de la Grande Bretagne de l’entre-deux guerres, retrace l’histoire d’Ashridge College, depuis sa fondation, en 1929, dans un écrin de campagne censé symbolisé l’Angleterre éternelle, jusqu’à sa transformation en une école de management privée, qui marquera sa disparition de la vie politique britannique. L’ensemble de 300 pages est dense et riche de détails, dont beaucoup n’intéresseront que les passionnés de l’histoire britannique. Mais au fil de l’existence de ce collège, il nous plonge néanmoins dans la passionnante transformation du débat politique au Royaume-Uni.

A sa création, trois fonctions sont assignées à Ashridge College. Celui d’un think tank, c’est-à-dire d’une fabrique d’idées pour le parti. Celui d’un centre de débats et de formation pour les élus et les militants. Enfin, celui d’un centre de formation civique, destiné cette fois à tous citoyens-sujets du royaume. L’histoire y est la discipline dominante, et les historiens qui y enseignent se sont donnés pour mission de définir une vision nouvelle de l’histoire du Royaume Uni. Ils la veulent opposée à l’interprétation libérale, où le principe abstrait de "progrès" serait comme une force agissante derrière les événements. Et dans laquelle l’attachement aux traditions, cher aux conservateurs, serait, bien sûr, une force de résistance. Ils la veulent aussi opposée à l’approche marxiste, avec sa vision antagoniste de la société, ses classes sociales, et le déterminisme de l’inéluctable "révolution prolétarienne". Il s’agit là de contrer les discours des deux adversaires politiques du Parti conservateur : les libéraux et les travaillistes. De ce travail émerge une vision organique de l’histoire, à travers laquelle les conservateurs parviennent à muer leur anti-intellectualisme congénital en une posture plus positive, celle d’un rejet des dogmatismes, des concepts abstraits et, in fine, des idéologies. Le monde effrayant, bipolaire et idéologique qui émerge au lendemain de la Seconde Guerre mondiale rendra peu à peu cette approche séduisante et crédible. Les historiens conservateurs tentent aussi, par une relecture de l’histoire, de se réapproprier un héritage social positif, pour ne pas l’abandonner aux travaillistes. Le Parti conservateur se servira de ce travail pour faire émerger, comme concept politique, la notion de classes moyennes. Ce pôle d’harmonie et de modération dans le corps social deviendra l’électorat de prédilection du parti. Il développera pour ces électeurs une rhétorique et un langage politique nouveau, le "middle-brow", opposé à l’intellectualisme des élites londoniennes.

Tout aussi intéressante est la description des relations houleuses qu’entretiendront au cours de ces vingt-cinq années, ce collège-think tank et le Parti conservateur. Dès le commencement, la vocation d’Ashridge est ambiguë. Il doit en effet se distinguer du Conservative Research Department (CRD), créé au même moment mais dont les travaux et publications sont à l’usage exclusif du parti, et s’ouvrir à un public non-partisan. Ce, sans renier sa raison d’être, au service des conservateurs. La question de l’indépendance d’Ashridge, qui jusqu’en 1954 ne s’extirpera pas de la précarité financière dont il finira par mourir, restera au cœur du contentieux : le parti conservateur ne le finance pas. Les tensions naîtront aussi de l’ouverture d’Ashridge à des enseignants et élèves non-issus du Parti. Tout comme la vocation universelle de la recherche qui est conduite. Cette ouverture déstabilise les cadres conservateurs, qui envoient des quatre coins du pays, de jeunes militants suivre à Ashridge, des sessions de formation, et attendent surtout du collège qu’il leur fournisse des outils clé-en-main pour partir en campagne électorale. Mais ces tensions n’empêchent pas le collège de tisser avec le parti un lien organique. Les jeunes hommes politiques s’y professionnalisent et apprennent à préférer les idées bien construites aux slogans. Les candidats y puisent leurs idées, et les politiciens en fin de carrière y trouvent une place d’intervenants. Son rôle dans la formation contribue à la modernisation définitive du parti. La valorisation de la notion d’expertise permet le développement d’une méritocratie au sein d’un parti où le diplôme et la compétence ont longtemps moins compté que l’appartenance à l’aristocratie, la pratique du rugby et les manières de gentleman.

Finalement, si le lien entre eux est organique, Ashridge ne devient la source intellectuelle du parti que parce qu’il existe aussi entre eux une force centrifuge qu’est le souci de l’indépendance. Ainsi se construit une relation moderne entre un think tank et un parti dans un monde anglo-saxon où, il est vrai, la méfiance entre monde politique et universitaire est peut-être moins grande que de ce côté-ci de la Manche.

Critique initialement publiée sur Non fiction

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