Observatoire européen des think tanks Think tanks and civil society : because ideas matter

Accueil > Think tanks > Monographies > « Nous prônons une approche globale et pas seulement médicale de la question (...)

« Nous prônons une approche globale et pas seulement médicale de la question du viellissement »

Interview de Gilles Duthil, Président de l’Institut Silverlife.

15 novembre 2012 par Anton CAMP

Dans quel contexte l’institut Silverlife a-t-il été créé ?

Gilles Duthil : Le think tank est né en 2005, après la canicule de 2003. Si celle-ci avait touché toute l’Europe, c’est en France que les dysfonctionnements ont été les plus prononcés. Et pas par manque de moyens, car la France consacre plus de 30 % de son PIB à la protection sociale et a davantage de médecins et d’établissements de santé que le reste de l’Europe. En moins de 2 mois, la CNSA a été créée.
Nous nous sommes demandés : est-ce-qu’il y a une fatalité à ne pas anticiper ce type de problème ? N’y-a-t’il pas un problème économique et d’organisation collective sur le sujet du vieillissement ? Nous ne sommes pas en retard sur l’aspect médical, gériatrique, médico-social. Notre retard porte sur l’angle économique et d’organisation des politiques publiques. L’idée était donc d’avoir un lieu consacré à l’étude du vieillissement d’un point de vue économique. Nous avons rempli un vide. Au départ, notre ambition était modeste : organiser des journées et voyages d’études et puis, progressivement, nous avons créés des groupes de travail, organisé des rencontres parlementaires, produit des notes… Tous les attributs d’un think tank.

Pensez-vous avoir contribué à faire changer le regard de la société sur le vieillissement ?

Gilles Duthil  : Nous avons commencé à 3 : Jean-Paul Thonier, qui a travaillé dans le domaine des technologies médicales et est administrateur d’un groupe de maisons de retraite, Mona Vandame, médecin de formation et gestionnaire de résidences pour personnes âgées et moi-même, qui suis issu du monde de la protection sociale. Notre mot d’ordre a été le suivant : avoir une approche globale de l’économie du vieillissement. Après 7 ans d’activité, je pense que le sujet est arrivé à maturité. Au départ, on parlait un peu dans le vide et maintenant, la vision économique s’est développée, bien que la France ait encore une conception un peu passive des personnes âgées. On se demande surtout de quoi ont besoin les personnes âgées, et pas tellement ce qu’elles peuvent apporter. On l’a vu avec Mme Bachelot, qui a lancé la réflexion sur le financement de la dépendance, alors qu’il fallait commencer par parler de prévention, d’organisation de la ville et des transports … En prenant le sujet par la question du financement, on arrive rapidement à une impasse. Nous prônons une approche globale systémique (économique, sociale) et pas seulement médicale. Avant de rentrer dans le détail, il faut un cadre : une loi d’orientation sur le vieillissement. Ensuite, on pourra rentrer dans le concret et discuter des aides à domicile, des transports.

Le Gouvernement a annoncé que le futur projet de loi sur l’autonomie des personnes âgées comprendrait 3 grands volets : « anticipation-prévention », « adaptation de notre société au vieillissement » et « accompagnement de la perte d’autonomie ». Qu’en pensez-vous ?

Gilles Duthil : Les "3 A" proposés par le Gouvernement actuel constituent un progrès. Nous avons rencontré Hayet Zeggar [1] en septembre. Nous avons eu confirmation à ce moment-là que François Hollande portait une vision globale du sujet. Le cabinet de Michèle Delaunay nous a ensuite confirmé qu’une loi d’orientation était dans les cartons.
La mission Broussy [2] aborde une partie du sujet. Il faut aller jusqu’au bout, annoncer une loi d’orientation et citer les différents chantiers, sans se limiter aux "3 A". Il faut bien comprendre qu’on vieillit comme on a vécu (psychologiquement et physiquement). C’est pourquoi il faut faire le lien avec le monde du travail, sous peine de passer à côté du sujet. Le vieillissement d’un employé de la SNCF n’est pas le même que celui d’un cadre supérieur du secteur bancaire. L’impact des risques auxquels on a été exposé pendant sa vie professionnelle est phénoménal.

Avez-vous participé aux groupes de travail mis en place sous la précédente législature par les différents ministres en charge du dossier de la perte d’autonomie ?

Gilles Duthil : Notre positionnement est le suivant :
Nous ne cherchons pas à être visibles mais à influencer les décideurs publics et privés (chefs d’entreprise, experts…). On a un site internet mais on ne cherche pas à faire en sorte qu’il soit très actif.
Nous ne voulons pas participer à des groupes de travail qui comptent 60 personnes et où les différents lobbies défendent leurs intérêts. Lorsque nous avons participé à des groupes de travail ministériels, nous nous sommes mis dans le comité d’experts. Nous ne voulons pas rentrer dans le jeu institutionnel aux côtés des fédérations professionnelles. C’est un vrai sujet pour les think tanks en France.
Il y a aussi la question du positionnement par rapport aux partis politiques. Si Terra Nova n’est qu’un PS bis, c’est un problème pour le PS. Quand l’UMP a préparé la présidentielle, ils ont créé un club des think tanks avec une vingtaine de think tanks. La question est posée : est-ce-que les partis politiques sont incapables d’avoir des idées tout seuls ? Chacun doit avoir une place définie. Pour moi, un think tank doit apporter un autre regard et favoriser le débat citoyen.

Votre approche économique de la question du vieillissement heurte-t-elle certains acteurs ?

Gilles Duthil : Si on exclut l’économie de la santé et qu’on considère que la santé est un secteur non marchand, on court le risque de ne pas rentrer dans le fonctionnement du système lui-même. L’autre biais est de considérer que tout est marchand. La vision intermédiaire que je défends est de considérer que l’on a besoin de l’économie pour comprendre le fonctionnement du système de santé. Lorsque l’institut Silverlife a été créé, nous avons été attaqués : « N’avez-vous pas honte de parler d’économie et de vieillissement ? ». Le premier papier qui m’a été demandé par la Fondation Nationale de Gérontologie a porté sur l’arrivée du secteur privé lucratif dans la prise en charge des personnes âgées. Ma conclusion a été d’expliquer que le secteur privé lucratif serait toujours minoritaire dans la prise en charge des personnes âgées. Le réflexe chez beaucoup était : vision économique = privé à but lucratif.

Quels sont les pays dont-il faut s’inspirer sur la question du vieillissement ?

Gilles Duthil : Pour des raisons pragmatiques, les pays qui ont une petite longueur d’avance sur nous en raison de leur histoire. L’Allemagne, l’Italie et le Japon ont connu des dictatures qui ont mis en place une politique nataliste dans les années 1930. Le vieillissement a donc commencé plus tôt chez eux. Le Japon, en termes d’organisation territoriale, de poids des fédérations professionnelles, de puissance des banques et institutions financières, présente des similitudes avec la France. L’Allemagne et les pays du nord ont été plus loin que nous sur l’organisation collective.

Á quels changements allons-nous devoir nous préparer avec l’allongement de la durée de vie ?

Gilles Duthil : La longévité n’est pas la révolution. Dans l’Antiquité, certains vivaient très longtemps. La révolution c’est le vieillissement massif de la population avec 200000 retraités de plus chaque année depuis 2005. Le 20 novembre prochain, le philosophe Thierry Paquot interviendra à notre Forum pour expliquer comment le vieillissement, d’une affaire privée, et passé à une question collective. Quand des centaines de milliers de personnes se posent la question de savoir comment ils vont organiser leur vie pendant 30 ans, ça devient une affaire collective. Le Gouvernement est obligé de s’emparer du sujet.

Qu’est-ce-qui fait l’originalité de votre démarche ?

Gilles Duthil : Notre règle est la suivante : nous sommes un think tank indépendant. Certains think tanks, comme l’Institut Montaigne, dépendent d’une personnalité, d’autres, comme Terra Nova, d’un groupe de pensée. Nous nous classons dans une 3ème catégorie. L’institut Silverlife est l’émanation de différents acteurs intéressés par cette question du vieillissement. Notre conseil d’administration compte des représentants des groupes de protection sociale, des directeurs d’établissements, des représentants des fonctionnaires, des personnalités siégeant dans des organismes comme la CNAMTS, des représentants des groupes d’EHPAD, des représentants des industries de santé… Aucun adhérent ne finance plus de 5 % de nos ressources. En outre, nous sommes apolitiques. En clair, nous répondons à une définition plutôt anglo-saxonne ou d’Europe du nord du think tank.
Notre modèle est le King’s Fund, carrefour d’échanges, de réflexion et de prospective pour tous les acteurs économiques des secteurs sanitaire et social britanniques.

Comment comptez-vous promouvoir vos idées dans les prochains mois ?

Gilles Duthil : Au bout de 5 ans, on s’est dit : que faire ? Nous sommes reconnus et écoutés par les pouvoirs publics, il faut prendre position. D’où la rédaction d’une plateforme du vieillissement 2020. Nous ne sommes plus seulement dans l’analyse mais dans les propositions. En outre, nous avons considéré qu’il fallait faire davantage dialoguer les experts avec la société civile, qui est désormais mûre sur ce sujet. C’est pourquoi nous organisons un forum les 19 et 20 novembre sur le thème « Senior : une chance pour la France ». Le vieillissement est un sujet qui passionne les citoyens. Il faut que les seniors dialoguent avec les experts. Les think tanks doivent être le catalyseur de ces forums experts-société civile-décideurs publics. Il ne suffit pas de faire discuter les experts entre eux.

Quels sont vos contacts avec les think tanks qui travaillent sur vos thématiques ?

Gilles Duthil : Dès que sur un sujet, nous sommes à la frontière avec un autre domaine d’expertise, nous nous rapprochons. Nous travaillons avec l’Association Française Professionnelle de l’Épargne Retraite sur l’épargne et la retraite, avec la Fondation Palladio sur l’immobilier.

Les difficultés économiques sont-elles susceptibles de tarir les sources de financement des think tanks ?

Gilles Duthil : Il est important que les think tanks se retrouvent pour parler de leurs problèmes. Les sociétés de pensée, ancêtres des think tanks, ont toujours été fragiles en France, car nous ne sommes pas prêts à payer les idées. Trouver des financements pérennes est très compliqué. Il y a un vrai sujet de réflexion collective pour les think tanks. Pourquoi, par rapport à d’autres pays (Europe du nord, pays anglo-saxons), connaissons-nous davantage de difficultés ? Il faut explorer la voie de la mutualisation de moyens. On peut défendre des approches segmentées et néanmoins mutualiser. Il y a des process de think tanks à optimiser sur des questions d’organisation de forums, de logistique, de prestataires…
L’Observatoire français des think tanks doit jouer un rôle dans cette économie des think tanks. Nous avons créé un fonds de dotations, qui n’a toutefois pas été activé. Il y aurait sans doute la place pour des fonds de dotation collectifs qui viendraient financer plusieurs think tanks. Aller chercher des fonds tout seul, c’est très difficile, mais en joignant nos efforts, en créant une sorte de Fondation de France pour les think tanks, on peut sécuriser nos financements. Il faut aussi faciliter ce qui existe dans plusieurs pays, les donations de personnes physiques, en plus de celles des entreprises et du secteur public.

Suivre la vie du siteInstitut Silverlife

Notes

[1Conseillère solidarité et logement du Président de la République

[2Le 25 septembre dernier, Luc Broussy (Conseiller Général du Canton de Goussainville-Louvres, Maire adjoint de Goussainville en charge du Logement, de la Communication et de l’Intercommunalité) s’est vu confier une mission sur le deuxième volet du futur projet de loi, portant sur "l’adaptation de la société au vieillissement". Cette mission a déjà commencé à travailler sur trois axes : Habitat, urbanisme et mobilité ; Croissance économique et emplois ; Education, communication, culture et lien intergénérationnel. Elle aussi doit rendre ses travaux pour la fin de l’année.

Suivez-nous !

Copyright Observatoire des think tanks - Powered by SPIP, Feat.B_HRO - Mentions légales