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Les think tanks en Argentine

28 avril 2010 par Olivier URRUTIA

Avec plus de 120 entités, l’Argentine est de loin le pays latino-américain qui compte le plus de think tanks. Ce nombre élevé place le pays au cinquième rang mondial derrière les Etats-Unis, le Royaume Uni, l’Allemagne et la France.
Au-delà du simple aspect quantitatif, les fabriques d’idées locales sont aussi reconnues pour la qualité de leurs travaux. S’en veut pour preuve une étude réalisée par l’Université de Pennsylvanie l’an passé qui place deux think tanks argentins parmi les cinq meilleurs de toute l’Amérique latine.
La richesse et la diversité de la scène des think tanks argentins sont directement liées aux spécificités de la construction de l’espace politique argentin. Les acteurs qui ont contribué, depuis le XVIIIème siècle, à modeler cet espace, se sont constamment appuyés sur des réservoirs de pensée, source de légitimité et d’innovation politique. Ces derniers ont pris la forme de think tanks, largement inspirés du modèle nord-américain, dans les années 80, après la chute de la dictature, alors que la politique argentine était à réinventer et que plusieurs gouvernements successifs revendiquaient un tournant libéral.
Aujourd’hui, l’Argentine compte beaucoup plus de think tanks que le Chili ou le Brésil, mais n’a pourtant pas connu les progrès économiques et sociaux réalisés par ses voisins au cours de la dernière décennie. Malgré une récupération fulgurante après la crise économique de 2001 (taux de croissance supérieur à 9% sur plusieurs années), le pays peine encore à se défaire de ses difficultés récurrentes telles que l’inflation, les inégalités sociales et les problèmes de gouvernance.

La construction de l’espace politique argentin

Au XVIIIème siècle, la couronne d’Espagne, soucieuse de rationaliser et de renforcer l’administration de ses territoires situés à l’Est de la cordillère des Andes, crée la vice-royauté de La Plata qui regroupe l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay et la Bolivie actuels. Cet ensemble, alors relativement pauvre en richesses naturelles, avait jusqu’alors été peu exploité et faiblement administré. C’est dans ce cadre géographique que va progressivement se constituer la « Nation argentine ».

La sous-administration des territoires de la vice-royauté va laisser place à des expériences politiques originales comme l’Etat jésuite qui se développe au Paraguay et dans le nord de l’Argentine. Cette organisation théocratique, s’appuyant sur une doctrine égalitariste fait des indiens guaranis, préalablement christianisés, les égaux des colons espagnols, et aura une grande valeur exemplaire pour un certain nombre d’hommes politiques argentins du XIXème siècle.

Les contours de l’espace politique argentin prennent leur forme moderne au début du XIXème siècle lors de la guerre d’indépendance, précédée d’une mobilisation populaire, essentiellement à Buenos Aires, contre plusieurs tentatives d’invasion britanniques. Les philosophes des Lumières et la Révolution Française servent de modèles aux pères de l’indépendance argentine. Cependant, au-delà d’un consensus sur les principes généraux, la scène politique argentine se divise rapidement entre un parti fédéraliste, d’inspiration girondine ou thermidorienne qui s’appuie sur l’aristocratie foncière, et un parti unioniste, davantage jacobin et centralisateur, qui recrute surtout dans la petite bourgeoisie de Buenos Aires. Le XIXème siècle argentin va être marqué par l’opposition, souvent violente, entre ces deux tendances. Chacune d’elles a ses propres « réservoirs de pensée » : Buenos Aires connaît une multiplication de clubs qui forgent un « jacobinisme » argentin, les leaders du parti fédéraliste constituent des sociétés de pensée qui s’inspireront du modèle américain. Période d’instabilité chronique, le duel entre les deux partis est souvent arbitré par des « caudillos » qui développeront progressivement une doctrine nationale-catholique, également promise à un bel avenir.

Les axes structurant de la scène politique argentine

Au XXème siècle, schématiquement, trois grands courants sont en compétition dans l’espace politique argentin : le libéralisme conservateur, le socialisme égalitariste et le nationalisme autoritaire. Chaque courant génère des centres de réflexion et d’influence à l’intérieur de partis politiques, de fédérations étudiantes ou de syndicats. L’Eglise elle-même devient un lieu de débat et d’affrontement entre ces courants et se divise entre national-catholicisme, doctrine sociale de l’Eglise ou Théologie de la Libération. Parfois, sous l’autorité d’un leader charismatique, des synthèses interviennent comme au sein du mouvement péroniste qui regroupera des tenants des trois courants. En effet, le courant nationaliste trouve en Perón un leader affirmé, partisan d’un nationalisme décomplexé. Les conservateurs lui reconnaissent le mérite d’avoir rétabli une certaine stabilité et les socialistes lui sont gré d’instituer des réformes instaurant davantage de justice sociale.

Mais ces synthèses ambigües sont fragiles et c’est régulièrement l’armée qui y met un terme. L’influence des Etats occidentaux, et surtout des Etats-Unis, dans ces changements de régime est prépondérante. L’épouvantail d’une menace communiste, toute théorique dans le cas argentin, légitimera un grand nombre d’interventions de l’armée dans les affaires politiques.
C’est la dernière d’entre elles, menée par une junte dirigée par le général Videla qui contribue à remodeler le paysage politique argentin. Bien plus répressive et violente que ses devancières, la junte bouleverse considérablement les habitudes politiques du pays. Le personnel politique des années 60 et 70 est décimé, marginalisé ou décrédibilisé par sa collaboration avec la junte. Au retour de la Démocratie, un intense besoin de renouvellement politique se fait sentir. Les nouveaux acteurs vont s’appuyer sur des partis politiques déjà existants comme l’UCR (social-démocrate) ou le parti justicialiste (péroniste) mais vont considérablement faire évoluer la production de politiques publiques en suscitant ou en encourageant la création de nombreux think tanks, directement inspirés du modèle américain.

A l’origine des politiques libérales

On retrouve des exemples concrets d’influence des think tanks dans la politique nationale au cours des deux mandats du président Menem (1989-1999).
Les recommandations du FIEL (Fundación de Investigaciones Económicas Latinoamericanas) publiées dans les années 80 ont grandement influencé la politique de privatisation menée par le gouvernement Menem lors de la décennie suivante. Le ministre de l’économie de l’ère Menem, Domingo Cavallo, avait pensé de son côté la convertibilité Peso / Dollar bien avant son entrée au gouvernement, lors de son passage comme chercheur au sein du think tank néolibéral Fundación Mediterránea.
Si ces quelques think tanks ont à l’époque réussi à modeler le débat public sur les questions économiques, le contexte politique actuel oblige ceux d’aujourd’hui à positionner leurs idées de manière plus subtile.

Les think tank dans l’ère Kirchner

Les think tanks traditionnels liés à l’idéologie néolibérale tels que le FIEL, la Mediterránea et le CEMA ont perdu en influence au tournant du millénaire. L’application de leurs propositions économiques fut un échec retentissant, symbolisé par la crise économique de 2001. Ces entités passèrent au second plan pour céder leur place à des think tanks plus jeunes, souvent orientés au centre gauche et répondant à une demande de renouvellement des idées. Cippec, Pent, le Grupo Fénix, Flacso sont autant de nouveaux think tanks qui sont apparus au cours des années 2000.
Nestor Kirchner, arrivé au pouvoir en 2003, puis sa femme qui lui succéde en 2007, sont connus pour faire cavalier seul sur les grandes réformes régaliennes.
Les think tank argentins n’ont pas leurs entrées à la Quinta de Olivos, la résidence présidentielle où se dessine la ligne politique adoptée par le gouvernement.
La politisation du débat public s’étend à présent jusqu’aux plus petites unités de décision, limitant ainsi la capacité qu’ont les think tank à influencer les décideurs de manière directe.
Les usines à idées locales sont, dès lors, contraintes de diffuser leurs propositions par d’autres moyens.
Elles participent activement au débat public au travers de la presse et d’Internet et via l’organisation de workshops et de débats. Les experts issus des think tanks sont régulièrement courtisés par la presse locale et régionale pour fournir analyses et points de vue sur les actualités politiques et législatives.

L’opposition au gouvernement en place semble plus réceptive à l’apport des think tanks. L’Unión Pro, groupement politique fondé par Mauricio Macri, l’actuel maire de Buenos Aires, a plusieurs entités affiliées.
L’homme d’affaires Francisco de Narvaez, représentant du PRO lors des dernières élections législatives à Buenos Aires et vainqueur dans son duel direct avec Nestor Kirchner, possède son propre réservoir d’idées appelé Grupos Unidos del Sur. Certains membres de ce think tank apportent aux législateurs leurs connaissances techniques sur l’élaboration de projets de lois. Cette collaboration au sein des commissions du Congrès constitue un axe d’influence intéressant, qui permet à Unidos del Sur de faire passer les idées véhiculées par l’opposition dans la vie quotidienne des Argentins.
Dans l’orbite d’Unión Pro, on retrouve aussi la Fundación Creer y Crecer ainsi que le Groupe Sophia fondé par des proches de Macri, dont l’objectif est de former dès à présent des fonctionnaires prêts à assumer des postes à responsabilités.

Défis à venir

Les think tank argentins jouissent aujourd’hui d’une crédibilité renouvelée et leur avis est de plus en plus sollicité. Même si leur influence est loin d’égaler celles des groupes néolibéraux des années 1980 / 90, leur stratégie basée sur la collaboration avec les institutions et sur une visibilité accrue dans les médias pourrait s’avérer payante sur le long terme.
Le fait que coexistent différentes sources d’émission de politiques publiques au lieu de la seule voix étatique bénéficie déjà grandement à la qualité du débat public.
Mais la principale contribution des think tanks argentins réside dans leur capacité à former des hauts fonctionnaires publics, qui une fois en poste appliqueront leurs connaissances techniques à l’optimisation du fonctionnement des institutions.
Ce travail de fond est essentiel mais le véritable défi pour les think tanks argentins sera de trouver des interlocuteurs plus proches du cercle des décideurs. Les élections présidentielles de 2011 seront pour eux une occasion de faire passer leurs idées directement dans les programmes des candidats. A moins de deux ans de cette échéance, on peut d’ores et déjà s’attendre à une intensification dans la production d’idées.

Un exemple : le CIPPEC (Centro de Implementacion de Politicas Publicas para la Equidad y el Crecimento /Centre d’Application des Politiques Publiques pour l’Equité et la Croissance)

Fondé en 2000, il est l’un des principaux think tanks argentins. Se définissant comme une organisation indépendante, non-partisane et à but non lucratif, le CIPPEC se propose de travailler à la construction d’un Etat juste et démocratique.

Le travail du CIPPEC repose essentiellement sur une phase d’analyse explicative et de promotion des politiques publiques et des idées génératrices de croissance et d’équité. La troisième phase est celle de la mise en oeuvre d’actions concrètes dans les champs du développement socio-économique, de la gestion publique et du soutien aux institutions.

Ses objectifs sont :
- Réaliser des analyses, conseiller et mettre en oeuvre, promouvoir, coordonner et évaluer tout type de politique et / ou d’action dans le domaine public.
- Créer, développer et diffuser des outils qui permettent à la société civile de participer plus activement aux politiques de l’Etat.
- Servir de consultant sur les politiques publiques et contribuer au débat politique en produisant des propositions innovantes visant à améliorer l’action de l’Etat et le bien-être de la société civile.
- Mener des projets et des travaux de recherche complémentaires à ceux d’autres think tanks argentins portant sur la résolution de problèmes liés au domaine public.
- Les principales réalisations du think tank à ce jour sont de nombreux articles et dossiers d’étude des politiques éducatives, sanitaires, fiscales, judiciaires et administratives, sur le conseil au gouvernement dans ces domaines, ainsi que l’élaboration de notes explicatives sur les causes et conséquences d’un programme de politique publique, sur le fonctionnement des appareils d’Etat, notamment les corps de l’administration.

Aujourd’hui, le think tank s’appuie, pour mener à bien ces différentes missions, sur une équipe de travail composée d’une centaine de membres actifs (âge, sexe, formation, champ d’expertise etc…).

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