Observatoire européen des think tanks Think tanks and civil society : because ideas matter

Accueil > Think tanks > International > Aux Etats-Unis, les think tanks face à la crise 2

Aux Etats-Unis, les think tanks face à la crise 2

12 février 2012 par Marie-Cécile NAVES

Les questions de société et le vivre-ensemble

Observateurs privilégiés de leur société, les think tanks américains prennent part aux débats sur l’évolution de cette dernière, occasionnés par la crise économique. D’une part, l’impératif de réduction de la dette et d’équilibre des finances publiques génère des controverses quant au choix des budgets qui doivent être diminués ou des prérogatives de l’Etat fédéral qu’il s’agirait de réduire ou au contraire d’accroître. De l’autre, crise économique et crise de l’identité nationale étant comme souvent inséparables, deux grandes visions du pays s’opposent, peut-être de manière paroxystique depuis 2008 : le repli sur les valeurs traditionnelles et l’individualisme versus le projet d’une Amérique plus tolérante et soucieuse des plus fragiles.

L’État fédéral est-il protecteur ou intrusif ?

L’école, un point majeur de désaccord

L’enseignement primaire et secondaire public doit-il être préservé des coupes budgétaires, et le ministère de l’Éducation a-t-il vocation à contrôler davantage son fonctionnement ? Pour les think tanks conservateurs, la réponse est « non ». En référence au projet American Jobs Act de B. Obama qui vise notamment à empêcher la réduction des postes d’enseignants, le Cato Institute avance l’argument du coût exorbitant des dépenses fédérales en matière d’emploi public scolaire (qu’il s’agisse des professeurs ou des personnels administratifs), et ce, pour une efficacité médiocre. C’est également l’avis de l’Heritage Foundation qui ajoute que, si les inégalités ethniques et « raciales » persistent à l’école pour des raisons complexes et notamment familiales, augmenter les dépenses publiques en faveur des minorités serait une erreur grossière. En effet, toujours selon Heritage, les enfants noirs et hispaniques bénéficient déjà des mêmes services que les autres, et il n’y a aucune raison légitime de penser que les résultats de ces élèves s’amélioreront automatiquement si l’État fédéral leur consacre plus d’argent. Ce n’est pas l’avis du Center for American Progress (CAP) qui estime que les minorités et les plus démunis en général doivent bénéficier d’un soutien plus important en matière scolaire (plus de moyens financiers et humains), pour leur donner le maximum de chance de ne pas plonger dans la pauvreté, une fois adultes. Selon le think tank démocrate, c’est avant tout le rôle des États fédérés et des districts, principaux financeurs de l’école publique, de veiller à une répartition plus juste des ressources, même si l’Etat fédéral doit lui aussi investir dans l’éducation pour soutenir la compétitivité du pays dans le monde ; il doit même en faire l’une de ses priorités. En cela le CAP soutient B. Obama dans son souhait de lier étroitement école et innovation, en particulier via son programme Race To The Top.

Concernant les politiques de discrimination positive, l’American Enterprise Institute (AEI) avance qu’elles ont oublié les élèves moyens et qu’elles ont été appliquées au détriment des meilleurs. L’AEI prend soin de préciser que rejeter l’affirmative action ne doit en aucun cas être assimilé à une prise de position raciste ou réactionnaire ; il s’agit simplement de défendre l’universalisme. Fidèle à la tradition néoconservatrice, l’AEI estime que la discrimination positive dans l’enseignement supérieur est non seulement inique pour les Blancs et les Asiatiques, mais qu’elle ne marche pas pour les Noirs et les Hispaniques (qui en sont les principales cibles, bien que les critères ne soient pas explicitement « raciaux » ou ethniques), dans le sens où, une fois admis dans les universités, ceux-ci échouent massivement. L’AEI rappelle son souhait d’une société color-blind, sans discrimination raciale, de quelque bord que ce soit.

Par ailleurs, selon l’AEI et le Cato Institute, le gouvernement devrait faciliter l’investissement privé dans l’enseignement, comme il le permet déjà dans les domaines de la santé, de l’environnement ou encore de la conquête spatiale. L’Heritage Foundation propose pour sa part de confier plus de responsabilités aux autorités locales, afin d’être au plus près des besoins et des souhaits des administrés, au premier rang desquels les familles, autrement dit les contribuables (choix d’un établissement pour leur enfant, concertation sur les programmes scolaires, etc.). Les think tanks progressistes estiment quant à eux que l’égalité des chances en matière d’éducation doit être, sinon assurée, du moins soutenue par les pouvoirs publics nationaux. Ce point de vue se cristallise en partie sur la réforme, voulue par le Président Obama, de la loi No Child Left Behind de son prédécesseur. Celle-ci, qui visait à établir un niveau minimal en mathématiques et en anglais pour tous les enfants d’ici 2014, est jugée trop rigide et abstraite par l’administration démocrate, qui en a assoupli les règles : les écoles peuvent l’abandonner et, en contrepartie, sont incitées à réduire de manière plus concrète et adaptée les inégalités de niveau des élèves et à évaluer leurs enseignants. La Brookings Institution comme le Center for American Progress approuvent cette réforme, contrairement aux think tanks conservateurs qui y voient la marque, regrettable, d’un plus grand contrôle de la part de l’Etat fédéral dans le fonctionnement scolaire. La Brookings, si elle met en garde contre le risque d’abandon de normes de niveau communes à l’ensemble des Etats fédérés, parle d’« audace de l’espoir » à propos du plan d’Obama pour l’école et se réjouit de la perspective d’augmentation, en 2012, du budget du ministère fédéral de l’Éducation.

La lutte contre la pauvreté demeure fortement clivante

Les inégalités économiques sont un autre sujet de discorde. Les démocrates arguent du fait que certains groupes de population ont besoin d’un soutien spécifique de la part des pouvoirs publics, notamment en matière de retour à l’emploi. Ils s’appuient sur les données du recensement de 2010, selon lequel 46 millions d’Américains vivent sous le seuil de pauvreté, et 50 millions n’ont pas d’assurance santé ; avec la crise, les inégalités de revenus se seraient creusées, les jeunes étant particulièrement touchés.

Les think tanks conservateurs critiquent ces statistiques fédérales. Ainsi, l’Heritage Foundation conteste qu’il y ait, comme le prétend le recensement de 2010, un taux de 20% de pauvreté parmi les enfants et avance que, dans le pays, seul un enfant sur 200 serait sans abri, et encore, temporairement. En outre, les chiffres officiels ne se fonderaient pas sur les bons indicateurs : par exemple, au lieu des revenus des ménages, il serait plus pertinent de mesurer leur niveau de vie, autrement dit leur consommation. Or ceux que les pouvoirs publics qualifient de « pauvres » seraient loin d’acheter uniquement des biens de première nécessité : ils sont suréquipés en appareils issus des nouvelles technologies, affirme Heritage. Si, selon le ministère de l’Agriculture, de plus en plus d’Américains souffrent de la faim (50 millions, soit 17% de la population), parce que la nourriture coûte cher et que beaucoup sont au chômage, en fait, estime l’AEI, même les familles qui travaillent ont du mal à acheter de la nourriture de qualité. L’hygiène alimentaire serait un problème global, dû à la crise.

Quant aux think tanks progressistes, ils défendent le projet American Jobs Act de B. Obama – qui fait cet automne l’objet d’un vote au Congrès. Il prévoit de fortes mesures en faveur de la création d’emplois via des réductions de charges sociales, des incitations fiscales à l’embauche (notamment de chômeurs de longue durée), le gel des suppressions de certains postes de fonctionnaires (enseignants, policiers…), le maintien des allocations de chômage pour des salariés à temps partiel, des aides de retour à l’emploi des personnes non qualifiées et défavorisées, etc.

Néanmoins, à trop vouloir réguler l’économie et la société, Washington entraverait les initiatives individuelles. Tel est le point de vue de la plupart des think tanks conservateurs (point de vue poussé à l’extrême par les Tea Party, par exemple chez Freedom Works ou Liberty Central). Selon le Cato Institute, la Social Security ne fonctionne pas et n’incite pas les plus démunis à chercher du travail. Elle les condamne donc à rester pauvres. Le nouveau « New Deal » de Barack Obama échouerait lui aussi à faire baisser le chômage et limiterait la capacité d’action des entreprises. Au contraire, il y aurait plus de chômeurs aujourd’hui que lorsqu’il a pris ses fonctions, malgré les centaines de milliards de dollars qu’il a déjà injectés dans l’économie du pays. L’American Jobs Act ne devrait rien y changer et s’apparenterait à du gaspillage des deniers publics. Heritage considère que l’État providence décourage, par sa générosité en matière d’allocations diverses, à la fois le travail et le mariage. Car en réalité, c’est l’affaiblissement des liens familiaux et communautaires et l’effritement de l’autorité parentale (surtout paternelle) qui seraient en cause. Le rôle des corps intermédiaires (familles, églises, entreprises, associations) étant plus efficace dans le combat contre les inégalités socio-économiques que les pouvoirs publics, c’est par conséquent leur action qu’il faudrait soutenir, grâce à une société plus « libre » et moins « régentée » par l’État.

L’identité américaine en crise : choisir entre l’égalité et la tradition

La pauvreté est donc présentée par les think tanks conservateurs comme n’étant pas, avant tout, un problème de ressources matérielles, mais de déliquescence des valeurs et des solidarités traditionnelles. Comme toujours dans un contexte de crise économique, le repli sur ces dernières est revendiqué par les conservateurs. Concernant la famille, considérée comme le meilleur rempart contre la délinquance, le dénuement et le chaos social, s’ils considèrent qu’un foyer « normal » est composé d’un père, d’une mère et de leurs enfants biologiques, ils ne sont plus – évolution des mentalités oblige – opposés au mariage homosexuel. L’Heritage Foundation estime toutefois que la légalisation des unions de même sexe tend à imposer une définition alternative de la famille, ce qui est inacceptable. Heritage réclame donc un grand débat sur le sujet en 2012. En outre, Heritage et le Cato Institute avancent que la légalisation du mariage gay doit s’accompagner, dans la loi, voire dans la Constitution, de la garantie d’une plus grande liberté religieuse. En effet, ce que la loi permet n’aurait pas nécessairement à être accepté par chacun si sa foi le lui interdit, et la lutte contre les discriminations ne devrait pas se faire au détriment de la liberté de conscience.

Les droits des homosexuels se posent également dans le domaine de l’emploi. Pour le Center for American Progress, la mise en place d’une loi fédérale interdisant la discrimination à l’emploi contre les gays serait souhaitable, peu coûteuse et populaire (y compris chez les employeurs). Or ce type de législation n’existe actuellement qu’au niveau local et demeure trop contraignante aux yeux des conservateurs.

En matière d’immigration, le CAP met en garde contre certaines nouvelles lois d’États fédérés qui la limitent considérablement, voire la criminalisent (Arizona, Géorgie…), et mettent du même coup en péril l’économie locale, par exemple l’agriculture. Les petites entreprises sont les plus pénalisées par la fermeture des frontières Sud des États-Unis. Le CAP plaide là aussi pour la mise en place d’une loi nationale.

Plus largement, la question de la diversité, source de divisions, est étroitement corrélée à celle de la crise. En octobre 2011, le CAP a publié une étude intitulée « Progress 2050. New Ideas for a Diverse America », qui défend l’idée que le pluralisme des cultures et des origines doit être considéré comme une chance économique pour l’Amérique, et qu’il faut donc lutter contre les inégalités ethniques et « raciales ». Le think tank démocrate veut combattre les voix conservatrices qui, selon lui, « prônent un idéal américain restreint ». On retrouve des arguments semblables chez la Brookings : les évolutions démographiques majeures que le pays est en train de connaître sont pour ce think tank porteuses d’opportunités, parce qu’elles sont facteur de rajeunissement de la société américaine (aux États-Unis, près de 50 % des enfants âgés de moins d’un an ne sont pas des Blancs caucasiens).

Salus populi suprema lex esto (« Le bien du peuple est la loi suprême », Ciceron).

Suivez-nous !

Copyright Observatoire des think tanks - Powered by SPIP, Feat.B_HRO - Mentions légales