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Nicolas Dupont-Aignan : "Nous nous acheminons peu à peu vers un régime que l’on pourrait caractériser par son vide autocratique (...)"

Interview de Nicolas Dupont-Aignan

13 janvier 2010 par Selim ALLILI

Sélim Allili : Pourriez-vous revenir sur la genèse de votre mouvement Debout la République ?

Nicolas Dupont Aignan : En 1999, nous avons fondé Debout la République avec 40 députés gaullistes qui refusaient au sein du RPR la fuite en avant supranationale et le traité d’Amsterdam. Au départ c’était un club de réflexion au sein du RPR qui s’alarmait de la perte de la sève gaulliste au sein du parti. Quant le RPR s’est auto dissous pour donner la place à l’UMP, nous avions reçu l’engagement que nous pourrions au sein de ce nouveau parti re-créer ce mouvement et agir de manière libre afin de participer au débat démocratique à l’intérieur de cette nouvelle entité politique. Cela n’a été qu’un piège grossier, les mouvements ont été supprimés. A titre personnel, je me suis présenté deux fois à la Présidence du mouvement mais la démocratie n’a pas été respectée puisque les scores ont été bidouillés. On parle actuellement beaucoup du Parti Socialiste, mais l’UMP n’a vraiment pas de leçon à donner en matière de débat démocratique. Suite à cela et au référendum de 2005 (NDLR : sur la Constitution européenne), prenant conscience des désaccords complets sur la ligne de politique étrangère et européenne, j’ai donc décidé juste avant le congrès d’investiture de Nicolas Sarkozy de quitter l’UMP rendant ainsi les choses très claires sur le fond de mes idées mais également sur l’opinion qui était la mienne sur le futur Président.
L’UMP reste un parti respectable, libéral, « européiste » conservateur et opportuniste…

Sélim Allili : Peut-on penser d’une certaine manière que c’est le courant « démocratie libérale » qui a remporté cette « bataille idéologique » ?

Nicolas Dupont Aignan : Complètement ! Avec les méthodes importées du RPR, qui d’ailleurs, n’étaient pas les plus agréables. Ajouté à l’opportunisme d’un parti radical….vous avez là un patchwork complété depuis peu par un Président de la République démagogue, un démagogue anglo-saxon si je devais pousser la comparaison plus loin.
Face à ça, j’ai donc fait un double pari, certains diront assez fou, de faire vivre un parti politique sur une ligne politique oubliée et pourtant populaire dans la mesure où les dernières présidentielles ont été remportées sur ces thématiques tant celles de Chirac que de Sarkozy, et de conserver une liberté intellectuelle puisqu’on va vers un bipartisme d’apparence et que je ne m’y résous pas.

Sélim Allili : Historiquement, la Droite a souvent été divisée au sein de différents courants. Comment Nicolas Sarkozy a-t-il pu selon vous réunir ses différentes familles politiques ?

Nicolas Dupont Aignan : Le saut avait déjà été effectué par Jacques Chirac qui a créé l’UMP. Et Sarkozy a compris tout l’usage qu’il pouvait en faire. Mais c’est Chirac qui a peu à peu « De Gaullicisé » une bonne partie de la droite française ramenant cette dernière à ce qu’elle était dans l’Entre-deux-guerres. Nicolas Sarkozy avec le talent qui est le sien a pu surfer sur cette vague. Pour autant, je pense que l’on peut tricher avec les élections une fois mais pas deux. Cette réussite n’est d’ailleurs qu’apparente car il n’applique pas la politique pour laquelle il a été élu.
Les problèmes vont donc perdurer insécurité, immigration galopante, déclin économique, déficits abyssaux… . Nous sommes en fait en face d’une imposture dans la mesure où il a été élu contre la pensée unique alors que nous vivons sous le régime de cette dernière depuis qu’il a été élu. Et je doute que cela puisse durer longtemps. C’est pourquoi, je considère que nous devons forger une alternative politique.

Sélim Allili : Lorsque vous quittez l’UMP en 2007, combien de députés dits « gaullistes » suivent votre démarche ?

Nicolas Dupont-Aignan : Ne demandez pas un député de la Vème République de suivre des initiatives audacieuses. Il risquerait tout simplement de perdre son mandat. Nous sommes soutenus moralement et même financièrement par certains députés et sénateurs. Mais le fait majoritaire annihile toute volonté d’indépendance et ces derniers ne pourront nous suivre que si notre action rencontre le succès.
Par ailleurs, je suis convaincu que l’UMP, seule et sur une ligne opportuniste, ne peut pas gagner et rassembler les 50% nécessaires. Le Front National étant sur des postures extrémistes et passéistes, il existe toute une frange de l’électorat qui, autant à gauche qu’à droite, souhaite que l’on parle de la Nation, de la République et de politique sociale. C’est à ces personnes que je souhaite m’adresser. Et je pense que par conséquent nous pouvons atteindre rapidement les 10% même si cela ne paraît pas aisé au premier abord. Mais dès lors que nous serons entre 5 et 10%, notre voix pèsera et il faudra compter avec nous.

Sélim Allili : On a souvent décrit le XXème siècle comme celui de la « fin des idéologies », le gaullisme ne serait-il pas l’une des ces idéologies que vous essayez de maintenir en vie ? Ne faudrait-il pas inventer un autre corpus idéologique pour ce XXIème siècle ?

Nicolas Dupont-Aignan : Non justement parce que le gaullisme n’a jamais été une idéologie. Ce que je porte s’appellera peut être différemment dans les années à venir mais le gaullisme est une inspiration et les gaullistes notre socle. D’ailleurs, si vous prenez la carte de la France, il y a toute une partie des communes de l’est de la France, des terres gaullistes historiquement, dans lesquelles nous avons fait des scores honorables entre 5 et 8%. Plus de 2000 communes ont voté pour nous dont 500 à plus de 8% alors que la majorité des sondages type Opinionway nous donnait un mois avant les élections à 0,5%. Au final nous avons fait 2% ce qui est un très bon score étant donné les conditions.
Ça veut donc dire que les gaullistes sont toujours là et que les Français sont orphelins d’une certaine manière des principes gaullistes à savoir une France qui maîtrise son destin, une République avec des droits et des devoirs fermes, une école méritocratique, un aménagement du territoire autour de services publics, une économie forte et rigoureuse avec un partage social des richesses, une politique étrangère indépendante, une Europe des coopérations concrètes. Tout ce que je viens de vous citer est profondément gaulliste et tous les sondages d’opinions vous disent que les 2/3 des Français sont attachés à ces principes. D’ailleurs dès que Nicolas Sarkozy veut gagner des élections ou faire des discours populaires, il s’appuie sur ces valeurs. Sauf que sa pratique du pouvoir reflète plus une soumission cachée à Bruxelles, une soumission aux puissances d’argent, aux médias possédés par ces mêmes puissances d’argent, etc...

Sélim Allili : Le rapport à la Nation dans votre mouvement est fort. L’histoire de France invite à se méfier d’une notion construite par les sciences politiques à savoir le « nationalisme ». Cela explique peut-être la difficulté de construire un vrai patriotisme en dehors de toute référence nationaliste. Qu’en pensez-vous ?

Nicolas Dupont-Aignan : De Gaulle avait une belle phrase pour distinguer les deux notions affirmant que le patriotisme c’est l’amour des siens et le nationalisme c’est la haine des autres. C’est d’ailleurs parce qu’il y a de moins en moins de patriotisme que le nationalisme prend racine. Les Français rêvent d’être patriotes. Il faut assumer le patriotisme. Et c’est à cause de ce manque de patriotisme, de ce dégoût de soi-même lié à une perte de confiance qu’on en vient à la haine. D’ailleurs, ce sont souvent les pays faibles qui finissent dans le nationalisme. Mais il ne faut pas un patriotisme d’estrade comme l’a fait Nicolas Sarkozy.

Sélim Allili : L’éducation a-t-elle un rôle à jouer dans cette construction ?

Nicolas Dupont-Aignan : Évidemment. Même si le drame de notre pays est son système d’enseignement dans lequel on invite les jeunes Français à ne pas aimer leur pays. On est en train de construire une génération de déracinés. Je garde espoir malgré tout car les jeunes interrogés gardent leur préférences pour la Nation devant l’Europe par exemple. Preuve en est lorsque j’ai fait campagne dans les rues de Saint Denis (93), j’ai eu un accueil extraordinaire par des personnes d’origine étrangère, je pensais sincèrement que peu de personnes me reconnaîtraient. C’est pourquoi il ne faut pas écouter les « bobos parisiens » complètement décalés qui font l’opinion.
Une réforme de l’éducation va avec une réforme sociale. Une République égalitaire ne peut se concevoir qu’avec une nouvelle réforme sociale. Vous ne pouvez pas avoir un discours pseudo-républicain sur les estrades et des pratiques économiques antisociales.

Sélim Allili : Quels contours prendraient cette réforme sociale ?

Nicolas Dupont-Aignan : Il faut un nouvel équilibre économique, la participation des salariés dans leurs entreprises, l’existence d’associations de consommateurs fortes avec la possibilité de « class action », stopper la privatisation des services publics, il faut que les citoyens aient le sentiment que l’Etat tient son rôle et ne se dérobe pas devant les intérêts des puissants. Il faut arrêter de prendre des décisions en fonction des copains présents dans le CAC 40, bref ce comportement qui écœure nos concitoyens, etc…

Sélim Allili : Les médias et les analystes politiques vous présentent souvent comme souverainiste ? Acceptez-vous ce qualificatif et si oui que recouvre-t-il à vos yeux ?

Nicolas Dupont-Aignan : Je le récuse. Il est simplement utilisé pour me décrédibiliser et me ringardiser. Souverainiste dans l’esprit des gens ça veut dire royaliste. Je n’ai rien à voir avec Philippe de Villiers par exemple. D’ailleurs, ils ont réussi à enfermer de Villiers. Moi, je suis gaulliste, républicain. Au Québec, on pourrait être souverainiste mais que je sache la France est encore un état indépendant même s’il est fortement entravé. Le souverainisme ne se contente que de recouvrir l’indépendance, alors que nous avons un projet de société, laïc, républicain, social, national. Cela n’a rien à voir. Je refuse ce mot dans lequel on essaie de m’enfermer. Finalement, je suis beaucoup plus dangereux que de Villiers, puisque je suis beaucoup plus raisonnable et plus moderne. Ils ne veulent surtout pas me permettre de parler aux Français.

Sélim Allili : Comment votre parti « Debout la République » se positionne-t-il sur l’échiquier politique en France ?

Nicolas Dupont-Aignan : C’est un parti gaulliste, républicain avec historiquement des personnes de droite mais pas seulement. De nombreuses personnes de gauche votent pour nous. L’enjeu pour notre parti est de franchir un seuil à savoir celui des 5 ou 6 % aux élections. Sans ces résultats, nous ne pourrons pas compter. La période actuelle est donc cruciale pour nous.

Sélim Allili : Comment s’organise la production d’idées à visée programmatique au sein de Debout la République ?

Nicolas Dupont-Aignan : C’est très simple et de ce point de vue nous sommes très cohérents. Nous travaillons avec beaucoup d’experts, beaucoup de personnes nous aident à tous les niveaux comme des ambassadeurs, chefs de bureau, chefs d’entreprise, on a un réseau extraordinaire. Notre pensée est cohérente, elle est d’ailleurs bien résumée sur notre site internet. J’ai écrit six livres, prononcé beaucoup de discours, la base idéologique est claire et précise à savoir une France libre qui changera l’Europe et qui régulera la mondialisation. Nous évoluons dans un monde ouvert, c’est un fait, je n’ai d’ailleurs jamais dit que la France devait se recroqueviller mais qu’il fallait se protéger et rester indépendant. Tous les pays du monde sont indépendants sauf l’Europe. Encore que je nuancerais cela. L’Allemagne sait très bien défendre ses intérêts quand il le faut tout comme l’Angleterre d’ailleurs. Et les dindons de la farce dans l’histoire c’est la France, l’Italie et la Belgique.

Sélim Allili : Organisez-vous des débats ouverts au public ?

Nicolas Dupont-Aignan : Oui, même si nous avons été très pris par les européennes mais dès la fin de l’année nous relancerons des débats et des forums. Si Lutte Ouvrière ou Besancenot faisaient la même chose, tout le monde en parlerait.
Nous avons en réalité deux tares aux yeux des médias à savoir d’être de droite donc « exit » pour toute la presse de gauche et nous ne faisons pas corps avec la droite libérale qui nous ferme l’accès aux médias possédés par les grandes fortunes de ce pays. Et pour finir, à titre personnel, je ne suis pas caricatural à savoir ni raciste ou extrémiste c’est donc moins vendeur.

Sélim Allili : Entretenez-vous des liens avec des think tanks en France ou à l’étranger ?

Nicolas Dupont-Aignan : Pas assez à mon sens. On lit beaucoup leurs travaux mais nous n’avons que très peu de contacts. Une personne qui est en charge d’un blog assez connu qui s’appelle Laurent Pinsolle (http://gaulliste-villepiniste.haute...) doit justement mettre en place ces réseaux de relation avec les think tanks.

Sélim Allili : Les membres de votre parti et notamment les membres dirigeants sont tous issus quasiment de la société civile, est-ce une volonté de votre part ou simplement une attitude circonstanciée liée au fait que vous avez quitté l’UMP quasiment seul ?

Nicolas Dupont-Aignan : Nos soutiens sont constitués de personnes très libres, très proches du terrain et qui sont écoeurées par le système partisan français. Pour exemple, nous soutiennent des personnes comme Madame Tassin de Riposte Laïque (http://www.ripostelaique.com/), Mr Morvan, un ancien cancérologue proche de Jean-Pierre Chevènement en passant par le Professeur Iradj Gandjbkahck successeur du Professeur Cabrol à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière qui est iranien d’origine. Notre esprit est celui du Conseil National de la Résistance d’une certaine manière. Notre problème aujourd’hui n’est pas lié à un manque de cohérence intellectuelle, nous sommes en accord là-dessus. L’enjeu c’est de transformer cela lors des échéances électorales afin de renforcer notre structure.

Sélim Allili : Vous vous considérez réellement en « résistance » ?

Nicolas Dupont-Aignan : Il y a deux manières pour moi de faire de la politique. La première c’est de considérer faire de la politique comme une carrière, ce que j’ai fait d’ailleurs un moment. Ou alors on en fait un combat pour des idées et des valeurs. Pour tout vous dire, j’ai été heureux deux fois en politique dans ma vie. La première fois à 13 ans avec Chaban Delmas et la deuxième fois au traité de Maastricht avec Philippe Séguin et son arrivée à la tête du RPR en 1997. A ce moment-là, je pouvais concilier ambition personnelle et cohérence avec mes idées. Ces moments-là évidemment se sont taris avec les années. Donc j’avais le choix de faire le « gros dos » et donc de ne pas faire de vagues ou bien m’émanciper de la tutelle de l’UMP sachant que mon ancrage territorial avec mes succès à Yerres me permettait une certaine autonomie. A force d’avoir des hommes politiques qui gèrent leurs carrières comme des fonctionnaires et bien c’est la vie politique elle-même qui se meurt. Nous assistons d’ailleurs à un verrouillage terrible des vrais enjeux. Prenez l’élection des conseillers territoriaux à un tour, cette décision signe la fin de centaines d’élus territoriaux indépendants mais personne n’en dit rien.

Sélim Allili : Pas même les médias d’ailleurs ?

Nicolas Dupont-Aignan : Bien sûr que non. Les médias rêvent de cette société avec deux partis « Pensée Unique », le PS et l’UMP. Parce que dès lors, la société serait plus simple à gouverner et ainsi l’exception politique française disparaîtrait.
Le pari que je fais, c’est que les Français voudront un parti différent mais raisonnable. Notre force se caractérise par le fait que nous ne sommes pas extrémistes et c’est cela qui nous rend dangereux pour le système. Regardez Olivier Besancenot et Jean-Marie Le Pen, se sont les meilleurs alliés du système malgré leur positionnement extrême de part et d’autre de l’échiquier politique. Je suis très confiant et persuadé que nous serons l’un des principaux partis dans 10 ans.
Nous ne sommes pas seulement dans une posture politique traditionnelle, nous sommes réellement en résistance car il en va de la liberté des Français, d’un peuple adulte. Nous nous acheminons peu à peu vers un régime qu’on pourrait caractériser par son vide autocratique, une soft démocratie en quelque sorte. La négation de cette dernière à mon sens, cette démocratie du 3ème type où le consommateur tend à remplacer le citoyen, où le débat public est le seul fait de deux personnalités politiques, où l’abstention fait 50%...Ceux qui travaillent à cette société là n’ont évidemment pas leur place à Debout la République.

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