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Michel Payen : "Les francs-maçons sont un laboratoire d’idées pour la société dans laquelle ils vivent."

5 aprile 2010 di Amaury BESSARD

Michel Payen est le président du Conseil National de la Fédération Française du Droit Humain (www.droithumain-france.org), l’une des plus importantes obédiences de la franc-maçonnerie en France. Il exerce la fonction de proviseur adjoint au Lycée Janson de Sailly à Paris.

Amaury Bessard : Pourriez-vous nous présenter votre organisation et ce qui la caractérise au sein de la franc-maçonnerie française ?

Michel Payen : Le Droit Humain est une branche de la Franc-maçonnerie tout à fait spécifique. Notre obédience a vu le jour en 1893 après un long travail et de nombreux essais insistants pour que la franc-maçonnerie de l’époque reçoive les femmes. Même s’il existait tout de même des loges féminines de type sociétés de salon appelées « loges d’adoption », les femmes n’étaient pas reconnues comme des francs-maçons à part entière.

Après de nombreuses tentatives donc, une loge de la commune du Pecq décide toutefois d’initier une femme du nom de Maria Deraismes. Cette femme dirigeait un journal en Seine et Oise et fut l’une des figures d’un féminisme intellectuel engagé. Elle organisa et anima de nombreuses conférences sur l’égalité hommes / femmes, un engagement d’avant-garde à l’époque pouvant être considéré comme un véritable combat politique reposant sur de fortes convictions républicaines.

Mais cette initiation posait problème au monde franc-maçon. Il eut alors une division au sein même de la loge dans laquelle elle avait été initiée. Elle fut alors soutenue par le Dr Georges Martin et s’associat très rapidement à lui pour créer en 1893 « la grande loge symbolique écossaise le Droit Humain » qui évolua en « Ordre Maçonnique Mixte International le Droit Humain ».

AB : Au regard de cette spécificité de la mixité, qui génère un vrai clivage au sein des francs-maçons, quelles sont vos relations avec les deux autres grandes obédiences en France que sont le Grand Orient de France et la Grande Loge Nationale Française ?

MP : Bien que nous reconnaissions la GLNF, l’inverse n’est pas vrai et nous ne sommes pas reçus dans ses loges. Concernant le Grand Orient, nous nous situons dans une vision maçonnique proche, c’est-à-dire adogmatique. Le Grand Orient de France reçoit nos soeurs pour le temps de la tenue sans toutefois les initier. A mes yeux, la mixité s’inscrit progressivement dans le monde maçonnique. Les fondateurs du Droit Humain ont mené un combat engagé social et politique. Nous poursuivons à notre façon l’engagement de nos fondateurs vis-à-vis de la société et de son évolution.

AB : Est-ce cet engagement initial à l’égard de la société qui a construit votre projet intellectuel ?

MP : Le projet de la franc-maçonnerie est le progrès de l’humanité. Au Droit Humain, nous nous efforçons de travailler à la construction d’une société libre et unie par la fraternité. Nous recherchons comment nous pourrions faire progresser la société en commençant par nous-mêmes. Le progrès sur soi constitue ainsi un passage obligé. Nous pensons simplement que pour que la société dans laquelle nous vivons aille mieux, nous devons nous interroger sur notre place en son sein, notre comportement en tant qu’individu et en tant que citoyen. Finalement, notre raisonnement est très simple : en tant que personne, que puis-je faire ?

AB : Partant de cette posture très « socratique » de connaissance de soi, pensez-vous vraiment que le changement collectif ne peut être initié qu’à partir de l’échelle individuelle ?

MP : Vous avez raison, mais si nous ne nous donnons pas un temps de réflexion sur nous-mêmes pour savoir comment faire de soi un acteur utile et productif à la société, les choses ne prendront pas naturellement. Le changement global repose donc en partie sur l’individu, c’est évident mais pas uniquement. Il existe d’ailleurs chez les francs-maçons une démarche de réflexion qui s’appuie sur une approche dialectique. Notre symbolique triangulaire en est l’une des illustrations. Nous partons d’une base duale (ou dialectique) où il existe des positions différentes voire conflictuelles. Notre but ensuite est d’ouvrir notre champ de réflexion et de pensée pour dépasser ce conflit initial et atteindre une nouvelle position. Cette nouvelle position permet ainsi de transcender nos raisonnements de base.

AB : Vous avez récemment défendu l’idée lors d’une interview accordée au Nouvel Economiste [du 26 novembre 2009] que la franc-maçonnerie restait un laboratoire d’idées important. A la différence d’un laboratoire d’idées de type anglo-saxon comme ce que nous nommons couramment « think tank », il semble que vos membres adhèrent davantage à une méthode intellectuelle qu’à un corpus d’idées ou une doctrine.

MP : Tout à fait. Notre approche est la compréhension des choses en étendant le périmètre de notre vision. Il nous faut saisir l’ordonnancement des éléments entre eux, analyser leurs interactions, leur interpénétration. Pour nous, le tissu de l’univers est un tissu continu dans lequel nous devons rechercher et comprendre les relations. Comme je vous l’ai dit, la préoccupation des francs-maçons est le progrès de l’humanité. Ainsi lorsque nous avons travaillé en loge au sein de nos temples, nous avons le devoir de partager nos réflexions à l’extérieur, de porter la lumière en dehors. Ce ne sont pas d’aimables discussions entre gentlemen sans prise avec la réalité. Nous devons nous former pour défendre nos valeurs et la représentation que nous construisons de la société dans laquelle nous désirons vivre. En ce sens, nous pouvons affirmer que nous sommes un laboratoire d’idées pour la société dans laquelle nous vivons.

AB : Justement, à partir de cette méthode que nous pourrions qualifier de macroscopique, vous produisez des idées politiques, au sens étymologique du terme. Cependant, depuis une vingtaine d’années, il apparait que les producteurs d’idées prolifèrent dans l’entourage de la décision publique. Comment parvenez-vous à vous faire entendre par les décideurs ?

MP : Nous transmettons ce que nous produisons auprès des politiques et des décideurs par le biais de fiches de synthèse. Nous les diffusons à 5.000 exemplaires environ. D’ailleurs, suite aux diffusions de nos fiches, nous recevons de nombreux retours nous indiquant que nos réflexions ont bien été reçues. Nous voyons également de temps en temps nos arguments repris dans la presse ou par les décideurs eux-mêmes. Mais la diffusion de ces fiches ne constitue pas du tout une garantie d’être entendus.

AB : Nous reviendrons évidemment sur vos relations avec le pouvoir au fil de notre entretien. Ce qui m’intéresse pour le moment est de savoir comment se construit cette réflexion ? Quel travail et selon quelles modalités arrivez-vous à ce résultat ?

MP : Tout d’abord, nos thèmes de réflexion sont décidés lors de notre assemblée générale annuelle que nous nommons convent. Un questionnaire est ensuite adressé à l’ensemble de nos loges qui se porte volontaire pour réfléchir au sujet. Selon le degré de complexité des thèmes proposés, le questionnement ou la problématique de réflexion peut déjà avoir fait l’objet d’un travail préalable. Les loges s’approprient ensuite les thèmes qui les intéressent et nous font remonter leur production. Une commission nationale intitulée « perspectives sociétales » se charge de la centralisation des données, du travail d’analyse, de filtrage puis rédige un premier projet soumis au Conseil national. Cette commission tripartite se compose de membres de l’institution dirigeante du Droit Humain, de frères et de soeurs élus par l’Assemblée Annuelle et d’experts de notre organisation.

Notre but est de produire une réflexion originale fortement appuyée sur notre socle de valeurs et qui illustre notre expression propre d’une problématique. Par exemple, sur le cas de l’école (dont le thème était « Quelle école pour quelle société ? »), nous travaillons à sortir de nos travaux tout esprit revendicatif qui ne nous est pas propre. Nous faisons parfois appel à des experts dits « profanes », c’est-à-dire non francs-maçons pour qu’ils viennent nous apporter un éclairage complémentaire. C’est donc un travail ouvert et je dois vous avouer que la durée est variable selon les sujets, leur complexité et la façon dont nos loges se les approprient. Cela peut aller de quelques mois à plusieurs années.

AB : Tout en amont de ce processus, comment sont mis à l’agenda du convent les thèmes de réflexion ? Quels ont été les thèmes retenus pour cette année ?

MP : C’est la Commission perspectives sociétales qui propose une liste de thèmes au conseil national qui la soumet ensuite au Convent. Cette liste est alors ouvertement et librement discutée lors de notre Assemblée Annuelle. Il arrive parfois que des thèmes nous soient proposés directement par nos loges. Cela a été le cas par exemple en 2007 à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. C’est une de nos loges située dans les Antilles qui a souhaité que le Droit Humain porte sa réflexion sur le sujet. Le thème a alors été proposé aux autres loges.

Pour cette année, les thèmes retenus par le convent sont au nombre de cinq : Quelle école pour quelle société ? Monde virtuel et lien social ; Banlieues et politique de la ville ; Risques sanitaires et principe de précaution ; Les migrations.

AB : Lorsque l’on produit des idées sur la société, la première attitude à adopter est de prendre position. Connaissant les valeurs qui vous animent, je me dis que vous avez dû avoir une réaction forte à l’écoute de certains discours de Nicolas Sarkozy, que ce soit sur la politique de civilisation ou la laïcité positive.

MP : En effet, les discours successifs de Latran puis de Ryad ont hérissé le monde de la franc-maçonnerie dite libérale et adogmatique. Nous avions d’ailleurs rédigé une déclaration commune avec six autres obédiences pour réaffirmer notre attachement aux fondements du pacte républicain. Notre analyse nous porte à penser que les propos de Nicolas Sarkozy sur la laïcité positive reposent sur une triple erreur et constitue une triple menace. Erreur sur la religion, sur le sens de la laïcité et sur les valeurs de la République. Au-delà de l’erreur, ces propos forment une menace pour l’indivisibilité de la République, le lien social et la liberté de penser. Pour nous, la laïcité est un principe, elle ne peut en aucun cas être positive ou négative car elle dépasse ces particularités.

AB : Je me permets de revenir sur un débat d’actualité sur lequel nous aurions pu vous entendre davantage il me semble : le port de la burqua. Quelle est la position du Droit Humain sur ce sujet de société ?

MP : Nous soulignons que l’acceptation de ce type de vêtement dans l’espace public constitue une atteinte à la dignité de la femme et l’expression dangereuse d’une tentative permanente d’accaparer cet espace public. Toutefois nous avons indiqué les limites de notre compétence concernant la nécessité de légiférer.

AB : Avant de conclure, je me permets de revenir sur les liens supposés ou réels de la Franc-maçonnerie avec le pouvoir. L’ouvrage presque incontournable de Sophie Coignard « Un Etat dans l’Etat » ou les dossiers régulièrement publiés dans l’Express semblent accréditer la thèse que les francs-maçons exercent une influence secrète en France. Comment régissez-vous à ces enquêtes et ces différentes positions ?

MP : D’abord la relation avec le pouvoir n’est pas un facteur déterminant de la franc-maçonnerie. L’immense majorité des francs-maçons n’a rien à voir avec le pouvoir et n’a d’ailleurs aucun intérêt à en créer. La plupart n’estime pas avoir une influence particulière. Pour moi, la franc-maçonnerie est une organisation humaine comme une autre qui cherche le progrès de l’homme par le progrès sur soi et dont les relations avec le pouvoir n’est pas une préoccupation principale. Concernant les campagnes de l’Express, je trouve que certains médias vont trop loin et empiètent sur la vie privée de gens au mépris de leur liberté. Et ce qui me paraitrait le plus dommageable sous l’effet d’actions de ce type serait que les francs-maçons adoptent des positions de repli au sein des temples. Nous devons continuer à former des gens forts de leurs convictions afin qu’ils puissent adopter un comportement citoyen ferme et généreux à la fois. Comme l’a si bien écrit Rimbaud : « Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux… »

Entretien relu par M. Michel Payen

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