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Jean-Luc Bennahmias : "Passer mon temps à être minoritaire dans une organisation déjà minoritaire, non merci ! Ca ne m’intéresse pas"

Interview de Jean-Luc Bennahmias, Vice-président du Modem

21 décembre 2009 par Selim ALLILI

Sélim Allili : Quels enseignements tirez-vous du succès relatif d’Europe Ecologie aux élections européennes ?

J-L Bennahmias : Qu’il existe en France, comme quasiment dans l’ensemble de ce qu’on peut appeler l’opinion mondiale, une majorité culturelle qui a mieux compris que les politiques l’urgence de lutter contre le réchauffement climatique. Tout cela est évidemment à prendre avec soit beaucoup de hauteur, soit beaucoup de pincettes, mais il y a une compréhension générale, et pour cause, des phénomènes du réchauffement de la planète.

Sélim Allili : Ce résultat conduit-il à un changement de positionnement du Modem sur l’échiquier politique ?

J-L Bennahmias : Non, le Modem étant, après les Verts évidemment, la plus grande formation politique française à disposer en son sein de personnalités écolos reconnues comme telles, comme Corinne Lepage ou moi-même par exemple.
Pour moi, l’erreur gigantesque du Modem dans les élections n’est pas difficile à trouver : ce n’est pas que François Bayrou soit allé débattre avec Dany Cohn-Bendit. Mais, alors qu’il y a dans l’opinion publique, quelle que soit la situation politique, une volonté générale de défense de l’environnement, l’attaque de François Bayrou par rapport à Daniel Cohn-Bendit, quoiqu’on en pense sur le fond, était mal venue.
C’était une erreur, qui nous a couté très cher, et nous coûte toujours très cher.

Sélim Allili : Le recentrage d’Europe Ecologie n’est-il pas la validation a posteriori de votre thèse, à savoir que le véritable espace politique pour l’écologie n’est plus la Gauche mais le Centre ?

J-L Bennahmias : Je ne sais pas si c’est au Centre que cela se passe…mais en tout cas c’est ailleurs. Car, j’en étais déjà persuadé quand j’étais responsable national des Verts, ce n’est pas dans les vieux enjeux ou espaces politiques que se joue l’avenir de l’alternative politique, quelle que soit sa forme. Les nouveaux enjeux dépassent de très loin les décisions des hommes politiques. Et à un tel niveau, quelles différences de politique économique et financière, ou de politique européenne y a-t-il eu depuis trente ans entre la Droite et la Gauche ? Des différences anecdotiques. Sur le fond, ce sont les mêmes politiques qui ont été menées.

Sélim Allili : Pourrait-on dire que dans le fond, vous avez raison, mais que dans la forme, c’est-à-dire au niveau de l’expression politique, vous avez tort ? On sait en effet que l’alternance est le jeu politique, et qu’il faut bien prendre position sur l’échiquier. Or le Centre, en tout cas tel qu’il est identifié historiquement, n’a jamais réussi à se positionner comme une force autonome.

J-L Bennahmias : En effet. Je comprends très bien que François Bayrou, Marielle de Sarnez, issus du Centre, continuent à utiliser l’expression Centre, mais si vous m’écoutez, je ne l’utilise jamais. Je suis dans le Mouvement Démocrate, co-fondateur du Mouvement Démocrate, j’accepte, et pour cause, d’être avec des gens qui ont d’autres courants politiques d’origine, ce qui me parait d’ailleurs tout à fait satisfaisant. Mais au-delà de ça, je pense qu’on ne changera pas la politique en France s’il n’existe pas un parti démocrate digne de ce nom, c’est-à-dire qui soit à la fois démocrate, écolo et social.

Sélim Allili : Que mettez-vous derrière ce terme de « démocrate » ?

J-L Bennahmias : Les enjeux se trouvent aujourd’hui entre les conservateurs ou les néo-conservateurs. Dans Le Figaro de ce matin, par exemple, c’est remarquable comment on nous dépeint les néo-conservateurs américains. Ou comment, dans la tribune, la politique de Sarkozy est présentée : Sarkozy se trompe car il devrait être encore plus à droite qu’il n’est à droite.
Voilà ce qui nous différencie : il y a d’une part une politique néo-libérale qui pense qu’on réparera les dégâts de la crise en allant encore plus loin dans le libéralisme et l’économie de marché non régulée. Et ceux qui pensent qu’il y a besoin de politiques concertées, pas forcément calquées sur les politiques étatiques pays par pays, et qui permettent d’émettre des régulations. C’est tellement évident : si l’on veut arriver à des décisions, qui sont essentielles pour l’avenir de la planète, sur le réchauffement climatique, les modes de production, la croissance… réfléchir pays par pays n’a pas beaucoup de sens. La donne a changé. Je suis très content par exemple que le Modem soit favorable à la taxe carbone.

Sélim Allili : J’allais justement vous interroger sur la position du Modem sur la taxe carbone…

J-L Bennahmias  : A la Grande Motte, lors de la première journée de l’université, on était environ une vingtaine : sénateurs, députés européens, députés, élus verts du mouvement démocrate…La plupart ont pris la parole successivement, et pas un n’a dit qu’il était contre l’idée de la taxe carbone. Tout le monde est intervenu sur la méthode, la façon dont le gouvernement s’y est pris, etc. mais sur le principe, quelle que soit l’origine culturelle ou politique des membres de cet exécutif, personne n’était contre. C’était de mon point de vue très satisfaisant. Il y a également consensus sur le fait, premièrement, qu’une taxe carbone, telle qu’elle est faite là, n’a pas beaucoup d’influence. Et que, deuxièmement, tout cela devrait rentrer dans une logique à minimum européenne. Malheureusement, Barroso, dès cette discussion-là, avait dit qu’il n’en ferait rien.

Sélim Allili : Et puis c’est une mesure qui n’est pas simple…

J-L Bennahmias : Ce n’est pas que cette mesure soit complexe, mais elle ne peut aller de pair qu’avec de nombreuses autres mesures environnementales à côté : la production d’énergies renouvelables à des niveaux supérieurs, par exemple. On avait proposé une idée, je suis étonné qu’elle n’ait pas encore émergé mais elle va se développer, c’était de rendre de l’argent aux gens. C’est assez incroyable, mais c’est dire « je taxe et je rends ». Il y aurait par exemple une prime à la casse pour les chaudières au fuel. C’est une idée qui n’est pas très originale…mais qui va de soi par rapport à des gens qui n’ont pas la capacité financière de changer leur chaudière.

Sélim Allili : Y a-t-il une vision partagée par l’ensemble des dirigeants du Modem sur les questions d’écologie et d’environnement ?

J-L Bennahmias : Cela suscite encore un débat, c’est normal. Ce qui est en tout cas notable, c’est que l’expression écolo de chacun, par exemple la sensibilité de Corinne Lepage est différente de la mienne, n’est bridée en rien. Je dis ce que je veux, Corinne dit ce qu’elle veut. Personne ne renie jamais son discours, que ce soit dans les réunions, les média, les instances publiques, les conférences nationales, les conseils nationaux…
Après, est-ce qu’il y a un accord global par rapport à tout ça ? Bien sûr que non ! Tout cela part de loin : quel mode d’agriculture, par exemple ? Même si à ce sujet on arrive je crois à des compromis intéressants par rapport à une véritable agriculture paysanne, qui soit et paysanne et régionale.
Sur le modèle énergétique, il y a quasiment consensus aussi. La position prise par le Mouvement Démocrate est que la fameuse troisième génération de générateurs nucléaires, dite EPR, n’est pas du tout une bonne solution. Je crois qu’on peut être d’accord, en tout cas c’est ma position, je ne sais pas quelle est celle de Corinne Lepage, sur la recherche concernant ce qu’on appelle la Génération 4, c’est-à-dire un réacteur ne produisant pas de déchets. Une fois dit ça, on n’est pas devenu pro-nucléaire pour autant …De toute façon le nucléaire en France, et surtout dans le monde, ne peut fournir, au niveau de la production énergétique globale dans les trois ans qui viennent, qu’à peine 6 à 7% de la production d’électricité mondiale. On est donc obligé d’aller sur un mix énergétique qui passe par tous les modes de production.

Sélim Allili : Est-ce que votre entrée au Modem a adouci votre regard sur l’énergie nucléaire ?

J-L Bennahmias : Non, pas du t
out.

Sélim Allili : Comment s’est faite la jonction entre vous et le mouvement CAP 21 de Corinne Lepage, dans la mesure où vous avez justement des parcours politiques différents ?

J-L Bennahmias : Il n’y a pas eu de jonction. Si vous regardez bien, Corinne mène sa barque, moi je mène la mienne. Mais je ne dirige pas au sein du mouvement démocrate une sensibilité particulière.

Sélim Allili : Parce que vous ne le souhaitez pas ou parce qu’il n’y a pas à l’intérieur du Modem de courants politiques ?

J-L Bennahmias  : Cap 21 en est un, ça me parait assez clair. Au cours de mon expérience politique, qui date d’il y a trente cinq ans quand même, j’ai pu participer, dans un courant ou un autre, à des initiatives X ou Y. Etre dans des courants politiques tels qu’ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire extrêmement minoritaires dans la population, quel que soit le parti politique, de l’UMP au PS en passant par les Verts et le Modem, c’est de toute façon difficile. Moi, passer mon temps à être minoritaire dans une organisation déjà minoritaire, non merci ! Ca ne m’intéresse pas. D’ailleurs je parlais tout à l’heure de passer à un stade de parti démocrate réellement constitué ; car est-ce qu’on est pas obligé de concevoir la participation des citoyens au champ politique de manière différente ? Je sais bien qu’avec Ségolène Royal ça a été compliqué… mais la question reste : comment fait-on pour que des centaines de milliers de personnes participent ?

Sélim Allili : Comment s’opère la réflexion en matière d’écologie au sein du Modem ? Par réflexion j’entends à visée programmatique, et pas seulement un accord sur des grands principes ?

J-L Bennahmias : On n’y est pas encore. Mais regardez quand même comment on a organisé cela pendant les élections européennes. C’est passé inaperçu, mais … Nous avons eu une conférence sur les territoires, une sur l’agriculture et une sur l’énergie, où il y avait un certain nombre d’invités, locaux, nationaux et internationaux, qui intervenaient par rapport sur de nombreux exemples pratiques et empiriques. « J’avance parce que la société veut bien avancer », c’est le véritable échange que je voudrais bien avoir, notamment avec pas mal de mes amis Verts qui sont dans une position vraiment autoritaire par rapport à tout ça.

Sélim Allili : C’est ce qui leur est reproché d’ailleurs ?

J-L Bennahmias  : Oui, ça et l’absence de crédibilité de l’opposition démocratique. Ca parait gentil les écolos, ça ne parait pas dangereux. On est dans l’espace symbolique. Personnellement ça ne me dérange pas, ils sont suffisamment intelligents pour en tirer parti. Notamment une grande partie des gens qui ont voté pour Europe Ecologie, et des membres d’Europe Ecologie eux-mêmes…Enfin, Europe Ecologie n’existe pas, ce sont les Verts qui existent. Europe Ecologie existe comme un phénomène symbolique. Et je ne le leur reproche pas d’ailleurs. Je le dit souvent : Cécile Duflot mène cela depuis quelques temps de main de maître.
Après ça, sur le fond, en prenant des exemples, je veux bien que les Verts en Ile-de-France et à Paris soient contre le mitage en milieu urbain, mais c’est difficile de faire autrement. Car il faut bien loger les gens quelque part.
De la même façon, beaucoup d’écolos, et pas uniquement d’ailleurs, se retrouvent à être contre les champs d’éoliens car, évidemment, cela prend de la place dans le paysage ! Parallèlement à ça, personne n’a jamais râlé, en tout cas pas depuis très longtemps, contre les lignes à haute tension. Mettons des éoliennes à coté des lignes à haute tension, personne ne pourra râler à cause du paysage.
Mais pour revenir à ce que je disais, j’ai fait un discours à la Grande Motte où je rappelais à mes camarades du Modem que les Verts n’étaient pas gentils par essence. Pourquoi ? Parce qu’ils font de la politique et que la politique ce n’est pas gentil.
On a heureusement dépassé le stade groupusculaire d’il y a 20 ou 30 ans…Car le démarrage de l’écologie politique, j’ai écrit un livre là-dessus chez Albin Michel en 1991 (Le virage de l’écologie politique), est absolument attristant : ce sont 300 personnes qui se mettent ensemble et qui se détestent cordialement. Mais il reste un aspect qui m’étonne vraiment : comment peut-on concevoir qu’une mouvance comme Europe Ecologie, qui doit bon an mal an atttirer 10 000 personnes, et je suis gentil, puisse être en capacité de gérer 15 à 20% de l’électorat ? Tout cela n’est pas crédible.

Sélim Allili : Pour vous ça veut dire que c’est un épiphénomène ?

J-L Bennahmias : Non, ça veut dire que quand je parle de la création d’un mouvement démocrate écologique et social, on a des gens pour être en campagne, pour passer le cap de l’action de masse et de la réalisation de masse, qui pourraient être à la hauteur. Il y aura des hauts et de bas, ils vont se disputer…mais c’est possible.

Sélim Allili : Est-ce que vous vous inspirez de travaux de think tanks en matière d’écologie ? Car il y a quand même assez peu de structures qui travaillent sur des problématiques de politiques publiques en matière d’environnement.

J-L Bennahmias  : Je suis d’accord, et c’est parce qu’il n’y a pas de corps constitué. Tout ça dépend du Ministère de l’Agriculture, de l’Equipement et ainsi de suite. Dans la recherche même, la mouvance écolo politique n’a jamais été en capacité politique assez importante de faire émerger un collectif.

Sélim Allili : Il semble qu’il n’y ait pas de relais entre le monde universitaire et le monde politique…

J-L Bennahmias  : Ca vient, ça prend, par générations successives…mais ça ne m’étonne pas. Regardez, est-ce qu’il existe en France un vrai journal environnemental, que ce soit sur Internet ou sur papier ? Non. On essayait déjà ces sujets dans les années 70, mais ça ne se vendait pas. Et à mon avis ça ne se vendrait pas plus aujourd’hui. C’est intéressant, ce constat, d’ailleurs. Dans les années 80, en presse, vous aviez en gros trois journalistes qui s’y connaissaient. Là-dessus, il y en a peut-être plus maintenant.
Mais on a accumulé du retard. Ca fait quand même trente ans qu’on dit aux industries de la voiture : faites-nous des prototypes de transports urbains qui roulent à l’électricité ou au gaz… Petit à petit, ce type de choses, on s’y met, on redécouvre… Mais quel retard !

Sélim Allili : Le Modem sera t-il présent au Sommet de Copenhague ? Si oui, pour y défendre quelles positions ?

J-L Bennahmias  : Je ne sais pas encore si nous serons présents. Le Parti démocrate européen c’est certain. Avec les partis italiens, français slovaques, irlandais, belges…qui ne sont pas forcément dans le même groupe au Parlement européen. En tous les cas, on sortira par rapport à ça un certain nombre de propositions globales. On ne peut pas, par exemple, pour l’Union européenne, décliner des politiques de transports publics ou collectifs d’usagers en disant qu’elles seront finalisées dans 25, 30, 40 ans. On doit, si on est conséquent par rapport au réchauffement climatique, dire que toutes lignes seront mises en place dans les 5 ou 10 ans. Je dis la même chose par rapport au transport de marchandises, que ce soit les transports combinés ou de ferroutage : trop lent, trop lent, trop lent. J’entends parler au niveau de l’UE d’aller construire au Sahara un énorme champ de panneaux photovoltaïques. Je trouve ça très bien si ça sert à l’Afrique. Mais c’est quand même assez incroyable car d’autres disent qu’on a dans nos propres territoires, au sud, de quoi faire la même chose. On pourrait le faire en Europe, pour l’Europe, sans aller au Sahara. Et il y a comme ça tout un ensemble de pistes, sur le mode : « je vais utiliser un espace ailleurs, évidemment moindre, parce que je reste sur la logique libérale, toujours la même, du moindre coût et du maximum de profit ». Mais c’est impossible, voilà.
Il faudrait de même une véritable politique d’économie d’eau, notamment par rapport à l’agriculture.

Sélim Allili : Energie, eau, transports : c’est le triptyque, les 3 défis de nos sociétés modernes.

J-L Bennahmias  : Oui, c’est le minimum ! Avec le moins de dérogations possibles. Je suis d’accord pour qu’il y ait des dérogations pour des pays comme la Pologne qui sont, sur le plan de leur énergie, à 80% avec du charbon. La Pologne ne peut pas, là, arrêter du jour au lendemain. Mais qu’on accepte dans le compromis que l’Allemagne continue à produire des voitures dépensant des tonnes de CO2…Non. C’est en tout cas les idées qu’on aimerait amener à Copenhague, et sur lesquelles on travaille. Ce sont des idées fondamentales pour une action concertée, c’est comme ça qu’on sera à la hauteur de la demande, car la demande, c’est bien celle-là. Je lisais ce matin dans Libération une enquête qualitative réalisée dans 38 pays : le sentiment global des gens, c’est qu’on n’arrête pas de leur dire qu’il faut agir vite… Donc il faut avancer dans des rassemblements mondiaux comme ça, ou comme celui de Pittsburgh.
En tout cas le mouvement écolo n’est pas terminé ! Tant qu’il n’y a pas mouvance globale, présente, amenant une politique alternative crédible, les gens vont voter en écoutant leur envie.

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