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Donald Abelson : "Aucun autre pays que les Etats-Unis ne compte autant de think tanks qui aient une telle influence sur l’élaboration des politiques"

24 avril 2010 par Selim ALLILI

Professeur de sciences politiques et titulaire de la chaire d’études américaines à l’Université Western Ontario au Canada, Don Abelson figure parmi les meilleurs spécialistes des think tanks en Amérique du Nord.

Sélim Allili : En tant que professeur de sciences politiques, pourquoi êtes-vous si intéressé par les think tanks ?

Donald Abelson : J’ai toujours été intéressé par l’origine et la diffusion des idées, notamment celles en lien avec la politique étrangère américaine. Il y a de nombreuses années, alors que j’étais étudiant, je suis tombé sur un article dans le Washington Quarterly, de James Smith, un historien social qui évoquait la montée des think tanks aux Etats-Unis. A cette époque, il n’établissait pas de lien entre les think tanks et l’élaboration des politiques et j’ai décidé de me pencher sur le lien entre les experts travaillant pour des think tanks et le processus d’élaboration de la politique étrangère, pour déterminer dans quelle mesure ces institutions étaient partie prenante. C’est ce que j’ai étudié ces vingt dernières années, en me concentrant d’abord sur les Etats-Unis, puis sur le Canada.

Sélim Allili : Pourquoi publier une seconde édition ?

Donald Abelson : J’ai souhaité publier une seconde édition pour mettre à jour les informations sur la visibilité des think tanks de 2000 à 2008 et pour voir si le schéma que j’avais observé au Canada et aux Etats-Unis à cette époque était resté le même en termes d’exposition médiatique, de déclarations au Congrès, etc. Je voulais voir si la situation avait vraiment évolué et j’ai découvert dans cette seconde édition que si les think tanks cherchent toujours à renforcer leur visibilité, des doutes subsistent sur leur pertinence dans l’élaboration des politiques. En observant le contexte canadien et américain, j’ai remarqué que le groupe de think tanks qui faisait l’objet de presque toute l’attention des médias avant 2000 continuait, pour l’essentiel, à avoir une exposition médiatique considérable.

Sélim Allili : Dans votre livre, vous soulignez le fait que le système politique dans lequel évoluent les think tanks peut faciliter ou amoindrir leurs efforts en vue d’influencer l’élaboration des politiques. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Donald Abelson : Je ne pense pas que ce soit simplement le système politique d’un pays donné qui permette aux think tanks d’accéder plus ou moins facilement aux décideurs politiques, mais il est clair que les Etats-Unis sont une terre fertile pour les think tanks. Le contexte américain est unique. Le phénomène des think tanks aux Etats-Unis ne peut pas s’appliquer à un autre pays. Aucun autre pays ne compte autant de think tanks, qui aient une telle influence sur l’élaboration des politiques.

Je pense que le système politique américain, qui repose sur plusieurs branches se partageant le pouvoir, offre de multiples opportunités aux think tanks et à d’autres types d’organisations non gouvernementales d’avoir de l’influence. Ajoutez à cela de faibles partis politiques et une importante classe d’entrepreneurs politiques, qui sont prêts à soutenir financièrement de nombreux think tanks, et vous avez tous les éléments pour permettre aux think tanks américains de prospérer. Dans d’autres pays industrialisés avancés, tels que le Canada ou l’Allemagne, le système politique peut limiter l’accès, mais d’autres facteurs sont également très importants : le manque de financement, l’accès limité à d’autres institutions qui peuvent contribuer à rendre certains enjeux plus visibles, l’existence de partis politiques forts, le principe parlementaire d’une grande unité des partis, etc. Tous ces facteurs peuvent limiter l’accès des think tanks. Pour résumer, le système politique est important, mais ce n’est pas le seul facteur qui détermine le succès ou l’échec des think tanks.

Sélim Allili : Selon vous, les think tanks sont-ils utiles à la démocratie ?

Donald Abelson : Je pense qu’ils sont utiles dans la mesure où ils contribuent à établir les paramètres de débats politiques essentiels. C’est là que les think tanks ont tendance à avoir le plus d’impact. Les think tanks peuvent contribuer à trouver une approche simple pour appréhender des enjeux politiques complexes. Ils peuvent tenter de toucher un public aussi large que possible. Afin de former l’opinion publique, ils doivent parler un langage que la plupart des gens comprennent. Ils cherchent parfois à toucher des dirigeants politiques, mais la plupart du temps, ils s’adressent à un segment beaucoup plus large de la population. Les intellectuels ne représentent qu’une partie infime de la population.

Les think tanks parviennent à analyser des enjeux politiques complexes, à déterminer s’ils sont en rapport avec la politique étrangère, la politique économique, la politique sociale, etc. et présentent leurs idées de telle sorte que la plupart des gens peuvent les comprendre. En ce sens, ils peuvent rendre service à une grande partie de la population, mais cela peut aussi être un mauvais service, car certains enjeux sont complexes par nature, et ne peuvent pas être découpés en petits morceaux. Regardez ce qui s’est passé lors du débat sur la santé aux Etats-Unis. Les think tanks ont contribué à polariser les discussions sur ce sujet. Il s’agit d’un débat où les think tanks ont essayé de réduire des enjeux complexes à une simple formule et n’ont pas tenu compte de certains arguments essentiels. Les think tanks peuvent enrichir la démocratie en communiquant leurs idées, mais ils peuvent également lui nuire, en kidnappant l’agenda politique pour parvenir à leurs fins. L’argument pluraliste selon lequel les Etats-Unis sont composés de groupes qui se battent pour avoir du pouvoir et de l’influence est aussi faible que l’hypothèse selon laquelle le gouvernement sera un arbitre impartial pour modérer ces intérêts contradictoires. Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis, ni dans de nombreux autres pays. Nous savons que certaines institutions ou think tanks ont beaucoup plus d’influence que d’autres. Et certains sont bien mieux placés pour faire en sorte que les décideurs privilégient tel ou tel objectif.

Sélim Allili : Les Canadiens connaissent-ils leurs think tanks ?

Donald Abelson : Je pense que la plupart des Canadiens les connaissent. Ils connaissent sûrement l’Institut Fraser, l’Institut C.D. Howe et peut-être quelques autres. Mais le Canada reposant sur le système démocratique de Westminster, avec des partis politiques forts et des députés qui sont censés adhérer aux principes parlementaires et à l’unité des partis, les think tanks ne jouent pas un rôle si important. Ils ne jouissent certainement pas de la même exposition médiatique qu’aux Etats-Unis. L’impact des Etats-Unis sur la scène internationale étant bien plus important que celui du Canada, ce n’est pas surprenant que les think tanks américains fassent l’objet de plus d’attention. Après tout, ils peuvent influencer des décisions stratégiques, qui influencent la politique étrangère américaine.

Sélim Allili : Une question sur le marketing des idées : vous évoquez régulièrement l’exemple de l’Heritage Foundation. Ne pensez vous pas que les cibles des think tanks soient multiples aujourd’hui ? Je m’explique, si vous parcourez les sites Internet de l’Heritage Foundation ou de la Brookings Institution, un citoyen lambda comprendra plus aisément les idées de l’Heritage que celles de la Brookings. Ne pensez-vous pas que l’Heritage Foundation a, peut être mieux que les autres, anticipé la révolution internet et rendu ainsi son site accessible au plus grand nombre ?

Donald Abelson : Je suis entièrement d’accord. Je pense que dès le départ, l’Heritage a réalisé que pour avoir de l’influence au Capitole, il fallait produire des études compréhensibles pour les décideurs politiques. La Brookings Institution a toujours eu la réputation d’être plus académique, plus universitaire, et son programme de recherche a donc eu tendance à s’articuler davantage autour de la publication d’ouvrages. Cette situation a un peu évolué car leurs chercheurs ont commencé à saisir l’importance de toucher un public plus large que le milieu académique. Pendant des années, il était notoire que la Brookings publiait des ouvrages pour les décideurs, qui étaient généralement lus par des étudiants. Je pense que la Brookings a essayé de faire évoluer cette situation en touchant d’autres acteurs. Vous avez également raison quand vous indiquez que l’Heritage a compris le rôle et le pouvoir d’Internet. Ainsi, l‘Heritage a été l’un des tous premiers think tanks à créer une base de données contenant des milliers de noms de jeunes conservateurs qui souhaitaient travailler à Washington. L’Heritage a ensuite proposé à ces candidats des postes vacants au sein du gouvernement américain. Il s’agissait presque d’un service de rencontres, mais pour des jeunes souhaitant travailler pour le gouvernement. Et c’était considéré comme révolutionnaire car c’était un moyen pour l’Heritage de renforcer son emprise sur le gouvernement.

Très peu d’autres think tanks sont parvenus à faire de même. Je pense que l‘Heritage a également saisi l’impact de faire du publipostage direct et de cibler certains segments de l’électorat américain davantage susceptibles de faire des donations à l’Heritage Foundation. C’était aussi assez révolutionnaire dans l’univers des think tanks, car l’Heritage s’est targuée pendant de nombreuses années du fait que l’essentiel de ses fonds provenait de contributions de moins de deux cents dollars. Ainsi, alors qu’elle était en mesure de se développer et qu’elle parvenait à recueillir des donations philanthropiques conséquentes, l’essentiel de son budget de plusieurs millions de dollars provenait de donations de citoyens lambda, qui appréciaient ses activités ; c’est quelque chose que l’Heritage entretient.

Comme tous les think tanks américains, l’Heritage a un site Internet. Mais depuis de nombreuses années, elle y propose plus d’informations que la plupart d’entre eux. L’Heritage est gérée comme une entreprise, du sommet à la base, à la différence du Hoover Institute, qui est géré comme un département universitaire. L’Heritage est gérée comme une entreprise et c’est cet esprit d’entreprise, cette politique d’entrepreneurariat menée par Edwin Feulner et Paul Weyrich, qui ont dirigé l’Heritage pendant de nombreuses années, et rendu ce think tank célèbre. Tout ce qu’ils ont fait, ils l’ont bien fait et ils ont suivi une stratégie simple : communiquer leurs idées au plus grand nombre le plus efficacement possible. Fini le temps où l’on distribuait des notes à chaque membre du Congrès, maintenant tout se fait par email, grâce à des bases de données numériques et ils ont joué un grand rôle à cet égard.

Sélim Allili : Est-ce que cela signifie qu’on ne peut pas concilier une activité très sérieuse avec la méthode Heritage

Donald Abelson : Je pense que c’est possible, mais tout dépend des priorités du think tank. Si l’on se penche sur le budget de l’Heritage (entre 50 et 60 millions de dollars par an), entre onze et treize millions sont consacrés aux relations avec les médias. Consacrer autant de fonds à cet exercice est très significatif, cela montre que vous cherchez davantage à influer sur l’élaboration des politiques qu’à faire de la recherche. Si l’essentiel des fonds est consacré à la recherche et à l’embauche des chercheurs les plus qualifiés pour examiner de grands enjeux stratégiques, il s’agit d’un type de think tank très différent. Je recommande donc toujours aux gens qui tentent de déterminer quelles sont les priorités des think tanks d’examiner la gestion de leur budget. Suivant si l’essentiel des fonds est consacré à la recherche ou aux relations avec les médias et aux activités de lobbying, vous pourrez en déduire certains éléments.
Selon moi, l’Heritage a réalisé dès le départ que sa raison d’être serait de produire des études pour apporter des réponses rapides. Ce n’est pas pour autant que tous les think tanks doivent faire de même. A nouveau, cela dépend de qui sont les acteurs qu’ils cherchent à toucher, de comment ils comptent le faire et du meilleur moyen pour y parvenir. Je pense que vous pouvez combiner les deux : chercher certains universitaires très érudits et chercher des personnes qui parlent une langue compréhensible pour tous. On peut y parvenir, mais il faut de la volonté pour cela.

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