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Christophe Bouillon : "Nous avons de bonnes idées et nous ne devons pas éviter la confrontation avec nos adversaires politiques"

Entretien avec Christophe Bouillon, député PS de Seine Maritime

5 juillet 2009 par Amaury BESSARD

Christophe Bouillon est député maire de Canteleu. Il anime la fédération du Parti Socialiste de seine maritime et a participé activement à la naissance du « labo 76 ».

Amaury Bessard : Depuis quelques années, nous assistons à une multiplication de groupes de réflexion en 
France, et principalement à gauche. Selon vous, est-ce un signe annonciateur d’un renouvellement de la pensée 
socialiste ? Ou alors une réponse aux critiques formulées par certains observateurs sur les difficultés réelles ou 
supposées de la Gauche à proposer de nouvelles idées ?

Christophe Bouillon : C’est probablement le reflet d’un constat : celui de la distance qui s’est créée entre le parti socialiste et les intellectuels. Dans son histoire moderne, le mouvement socialiste a eu de nombreux « compagnons de route » qui l’ont accompagné et alimenté en idées nouvelles. Aujourd’hui, il s’agit de rétablir ce lien, qui n’aurait jamais du être rompu, et de retrouver un espace permettant une confrontation d’idées utile à chacun. Concernant la critique sur le déficit d’idées, je suis convaincu que cela reste un leurre. Je prends pour exemple la dernière campagne présidentielle. Le projet porté par le PS était riche en idées et en propositions. Je me souviens même que l’on nous reprochait alors d’en avoir trop et de ne pas avoir su dégager de grands thèmes. Mais les actions concrètes étaient bien présentes. Selon moi, les think tanks ne viennent donc pas palier à un déficit d’idées mais rapprocher le parti des gens qui pensent la société. A ce titre, ils prennent la place des clubs politiques qui ont joué un rôle important en France. Comme le Club Jean Moulin mais il y en a eu beaucoup d’autres. Certains ont même accompagné la transformation de la SFIO jusqu’au congrès d’Epinay.

AB : Vous évoquez le dernier projet du PS lors de la 
présidentielle, quel serait le rôle des think tanks dans la 
construction du programme d’un parti ?

CB : Selon moi, les think tanks ne construisent pas le programme d’un parti mais contribuent à son élaboration. Ils ont la capacité de prise de recul car ils ne sont pas soumis au même rythme que les formations politiques. En effet, et 
malheureusement, les partis doivent trop souvent répondre à l’urgence et à l’immédiateté que leur impose l’agenda des médias et le calendrier électoral. Notons, qu’aujourd’hui, chaque année, nous avons pratiquement une élection ! Dans le même temps, la construction d’une vision, élément indispensable à un projet politique, nécessite un temps de réflexion pour se projeter dans l’avenir afin d’apporter des solutions durables aux citoyens. Les think tanks ont cette possibilité et les outils intellectuels pour approfondir les problématiques. Ils ont l’opportunité de dilater de temps si je peux m’exprimer ainsi. 
Je reviens également sur l’idée qu’ils sont indispensables pour entretenir un dialogue constructif et permanent avec les milieux intellectuels. Chacun vient ainsi nourrir et apporter sa contribution à un projet d’ensemble porté par une vision et un parti politique.

AB : Le PS s’est récemment doté d’un think tank intégré dont l’animation a été confiée à Christian Paul. Que 
pensez-vous de cette initiative ? Intégrer un think tank au sein même de l’appareil politique du PS vous paraît elle 
une bonne idée ? Ne rentre t-il pas en concurrence avec la Fondation Jean Jaurès ?

CB : Le laboratoire du PS peut venir compléter l’action de think tanks comme la Fondation Jean Jaurès que je connais bien par ailleurs. Il ne faut pas oublier que la FJJ ne fait pas que produire de la connaissance. Son action est multiple et s’étend à l’international. La FJJ est également la mémoire du parti socialiste car elle en conserve les archives et poursuit un travail de recherche historique. Le laboratoire, pour sa part, a pour principale mission d’accompagner la construction du prochain projet socialiste pour la présidentielle. Je n’oublie surtout pas que nous avons perdu trois élections présidentielles successives. Nous ne devons pas refaire les mêmes erreurs, nous devons tirer les leçons du passé et initier des réflexions en amont. Nous avons de bonnes idées et nous ne devons pas éviter la confrontation avec nos adversaires politiques. Le laboratoire est un outil qui permet également de créer une nouvelle relation avec les élus sur le terrain en leur donnant une possibilité supplémentaire de faire remonter les initiatives qu’ils ont expérimentées sur leur territoire. Le partage d’expériences est important dans la construction d’un projet concret. Il sert de vigie pour observer les initiatives locales qui se développent et qui fonctionnent bien au sein de nos territoires. Comme la Fondation Jean Jaurès porte un regard d’observation internationale, leurs activités se complètent. Tous deux peuvent faire émerger de nouvelles problématiques de travail et interpeller les élus. Récemment, nous avons pu travailler sur la question du « juste échange ».


AB : En tant que député, quelles relations nouez-vous avec des organisations comme Terra Nova, la Fondation 
Jean Jaurès bien sûr, ou encore la Forge ? Que vous apportent-elles concrètement ?

CB : Je lis très régulièrement les notes de la Fondation Jean Jaurès. Concernant la Fondation Terra Nova, je remarque qu’elle est soucieuse de développer et d’entretenir un lien régulier avec les élus. Je reçois donc leurs notes. Son fonctionnement permet de partager des projets communs avec la structure politique du PS. Ce fut le cas par exemple lors d’une réflexion sur les modalités de désignation du candidat à la présidentielle. Une délégation mixte PS/Terra Nova s’est vue confiée la mission d’observer et d’analyser les élections américaines et la victoire d’Obama. Je trouve intéressant l’initiative de Benoît Hamon avec La Forge car elle initie un mouvement générationnel très porteur, qui a sa place dans ce paysage intellectuel. Les think tanks ont un mode de fonctionnement qui correspond à une nouvelle génération d’élus et une nouvelle génération de citoyens.

AB : Nous avons évoqué ensemble le cas des think tanks proches de votre parti. Le think tank peut également se révéler un lieu de débats et d’échanges moins formel que les assemblées de la République. En mars dernier, Jean-François Copé et François Hollande ont débattu de la crise économique chez Terra Nova (d’Olivier Ferrand). Avez-vous pris part à des initiatives de think tanks proche de la majorité ?

CB : Oui, les think tanks sont un endroit lien intéressant privilégié pour débattre. Ils ne remplacent évidemment pas les débats parlementaires mais permettent d’appréhender les discussions sous un autre angle, avec une autre atmosphère. On nous parle souvent de déclin des idéologies, de société sans idées, selon moi, toutes les initiatives visant à rompre avec l’illusion qu’il existe une pensée unique sont utiles. A ce jour, je n’ai pas eu encore l’occasion de m’inscrire dans ce type de débats. Cependant, je suis tout à fait ouvert à ces initiatives. Comme je vous l’ai dit, il ne faut pas avoir peur de la confrontation. Bien au contraire, elle est utile et nécessaire pour se dégager des idées toutes faites sur la politique où l’on met tout le monde dans le même sac. Le « tous les mêmes » nuit énormément à l’action publique, au niveau national comme au niveau local. Je souhaiterais ajouter qu’il est toujours enrichissant de connaître le positionnement et les idées d’autres camps politiques. Certains travaux méritent de s’y attarder. Pour ma part, je regarde parfois les publications de la Fondation Copernic ou de la Fondation Robert Schuman. Je suis favorable aux initiatives qui permettent de créer un dialogue permanent entre les gens. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je me suis engagé en politique au sein du Parti Socialiste en même temps que j’ai adhérée au mouvement européen.

AB : Vous vous êtes récemment associé à la création d’une initiative locale : « Labo 76 ». Pourriez-vous nous en dire plus sur cette structure, sa mission, son ambition ?

CB : Le labo 76 est une idée de Nicolas Mayer-Rossignol. Il est venu nous la proposer, à Guillaume Bachelay [secrétaire 
national du PS en charge des NTIC] et moi-même. Nous avons tout de suite trouvé l’initiative et le concept intéressants. L’idée, comme je vous le disais, de renouer avec les intellectuels, les chercheurs universitaires et les penseurs de notre société m’apparaît comme essentielle. L’aspect générationnel m’a également beaucoup plu. C’est un projet nouveau qui s’adresse particulièrement aux gens de 20 à 40 ans. Cela nous donne des moyens supplémentaires de contribuer au projet politique de notre parti. Lors de la dernière présidentielle, les fédérations ont été consultées six mois avant l’échéance et nous n’avions pas eu forcément le temps de nous organiser. Aujourd’hui, l’objectif est d’inverser le rapport et de pouvoir proposer de manière proactive de nouvelles idées. Nous voulons apporter des propositions qui peuvent être reprises dans un programme et mise en œuvre. Nous n’avons pas créé le Labo 76 pour publier des rapports qui finiront dans une armoire. Comme un laboratoire de recherche, notre mission est double : chercher et trouver des solutions concrètes à une problématique donnée. Nous avons travaillé récemment sur les difficultés que rencontre l’industrie automobile. Vous savez que la Seine Maritime subit de plein fouet les conséquences de cette « crise ». Le Labo 76 a donc organisé des rencontres et des débats avec des constructeurs automobiles, des syndicats de travailleurs, et des citoyens impliqués dans ces enjeux. Nous avons synthétisé ces échanges et nous avons construit une liste série de propositions. Guillaume Bachelay s’est ensuite chargé de les porter au niveau national. Et nous avons retrouvé avec enthousiasme nos propositions dans le contre plan de relance proposé par Martine Aubry. Nous travaillons actuellement sur la question de la santé, et plus particulièrement le problème de démographie médicale et l’accès aux soins. Nous procédons de la même façon en allant à la rencontre d’experts, de directeurs d’hôpitaux, de syndicats, etc.

AB : Votre mouvement est générationnel mais quelle est 
l’implication des autres leaders socialistes de la région 
comme Laurent Fabius, Valérie Fourneyron, Didier Marie 
ou encore Alain le Vern ?

CB : Ils sont à l’écoute de nos propositions et nous soutiennent dans nos activités. Laurent Fabius, par exemple, a toujours été très favorable à l’émergence d’une génération politique au niveau local. Il est très attentif à ce que le Parti Socialiste serve et nourrisse le débat d’idées. Pour lui, comme pour les autres élus que vous avez cités, il est nécessaire de dépasser la notion de parti d’opposition pour renforcer l’idée que nous sommes un parti de propositions. Nous profitons également de leurs 
dées et de leurs expériences pour alimenter nos réflexions. Il s’agit d’un véritable dialogue. Concernant les thématiques sur lesquelles nous travaillons pour le moment, nous fonctionnons plus sur le mode de l’autosaisie. Cependant, nous souhaitons donner la possibilité aux élus de la région de nous interpeller sur les sujets qui les intéressent. Les élus peuvent également nous accompagner à porter les idées que nous avons développées, à les transmettre au plus grand nombre. A ce jour, nous avons eu de nombreux retours encourageants. Cela nous donne l’envie de poursuivre dans cette voie.

AB : Guillaume Bachelay répondant à nonfiction en janvier dernier, expliquait que le labo 76 s’appuie sur la réalité d’un territoire : la seine maritime. Comme vous, il prenait pour exemple les conséquences de la crise dans le secteur automobile. Le labo 76 peut-il alors servir de porte-voix à un territoire ?

CB : Pour ma part, je crois que le rôle de porte parole doit être assuré par les corps intermédiaires : les syndicats, le monde associatif et les élus bien sur. Le labo 76 génère de nouvelles propositions politiques et développe son rôle d’aiguillon. Un peu comme un lobby positif finalement, il vient apporter un éclairage supplémentaire à la décision publique. Il doit ainsi interpeller les élus et les autres corps intermédiaires pour permettre à ses idées d’émerger dans le débat.

AB : Concernant cette fonction représentative de l’élu. Nous voyons émerger ce que Pierre Rosanvallon nomme « la société de la défiance ». Selon lui, l’un des facteurs discriminants de nos sociétés modernes s’explique par l’érosion de la confiance du peuple pour ses représentants, une forme de déclin relatif du modèle de la démocratie représentative. Les initiatives comme le labo 76 qui tentent, si j’ai bien compris, d’établir une nouvelle passerelle entre les décideurs et les citoyens, viennent ils freiner ou alimenter ce phénomène de défiance ?

CB : Retrouver la confiance entre les élus et ceux qu’il représente constitue le socle du contrat 
démocratique. Les citoyens confient des responsabilités, des mandats à certaines personnes afin qu’elles leur apportent des réponses. La défiance s’est certainement accélérée lorsque les citoyens ont perçu, à tort ou à raison, que les élus pouvaient être dépassés par les évènements car les réponses qu’ils apportaient ne correspondaient pas à leurs attentes. Bien évidemment, les élus doivent avant tout inscrire leur travail dans la proximité mais ils ne doivent pas s’arrêter à cela ! Ils doivent être en mesure de proposer une vision politique à long terme. Recevoir des responsabilités donne le devoir de proposer des réponses durables. Il est donc question d’anticiper, d’essayer de prévoir l’avenir pour agir sur le présent. Il devient possible de construire un projet de société, de créer de l’adhésion et de redonner de la confiance. Dans la méthode, il faut veiller à associer les citoyens à la construction de ce projet.


AB : Toujours dans la même idée de représentation d’un territoire, et au-delà du labo 76, de quels moyens un 
élu comme vous dispose t-il pour remplir sa mission ? Quelles actions avez-vous développé lors de vos mandats pour recueillir les opinions et les propositions de la société civile ?

CB : J’agis de deux façons complémentaires que je résumerai par deux notions : la proximité et la vision partagée. Concernant la proximité, je travaille à la construction d’un lien permanent avec la population que je représente. Bien évidemment, je vis sur mon territoire, à Canteleu. Un jour par semaine, je tiens une permanence à la mairie ouverte à tous sans obligation de rendez-vous. J’ai ainsi reçu plus de 4000 personnes depuis que je suis Maire. Je pense qu’il est dangereux de mettre un élu sur un piédestal. Il ne peut pas répondre aux préoccupations des gens sans les connaître. Le contrat démocratique se construit par ce type d’actions. J’organise également avec mon équipe des réunions de quartiers tous les ans pour informer et faire le bilan avec les habitants. Enfin, je suis avec attention les discussions de nos 
conseils consultatifs, comme le conseil de jeunes, le conseil de sages, etc. Concernant la vision partagée. Ce que l’on nous demande entant qu’élu : élaborer un projet pour le territoire. J’ai toujours eu le souci de construire ce projet avec la participation des citoyens. Sur les problématiques de logements par exemple, nous ne pouvons pas faire l’impasse sur un dialogue avec les associations de bailleurs, les administrations locales ou les associations. Dès le départ, l’implication de tous les acteurs concernés permet de construire un projet plus viable. Il suscitera par ailleurs plus facilement l’adhésion lors de sa mise en œuvre.

AB : Pour conclure notre entretien, y a-t il des thématiques sur lesquelles vous souhaiteriez voir plus de travaux publiés de la part des think tanks français ?

CB : Je pense que les think tanks en France sont tout de même présents sur de grands sujets comme le travail, la nation ou la démocratie. Peut être que la problématique du vieillissement de la population ou de la politique des âges pourrait être appréhendée selon un angle différent, plus global. On parle beaucoup des conséquences du vieillissement de la population sur le régime des retraites, sur les dépenses de santé, sur la dépendance. Mais cela induit surtout de profonds changements au sein de l’organisation et de la perception de nos sociétés. Nous arrivons bientôt à une époque où, par exemple, la très grande majorité des décideurs politiques n’ont pas connu la guerre. Cela modifie considérablement leur perception du monde et même leurs systèmes de pensée. Michèle Delaunay du Groupe socialiste à l’Assemblée nationale a commencé une excellente réflexion sur le sujet.

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