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Christine Lagarde : "Les hommes politiques pensent faire partie d’une catégorie à part !"

28 août 2009 par Gregory MAILLY

Nous rediffusons une interview réalisée en 2007 et qui garde tout son intérêt dans la période actuelle.

Aujourd’hui Ministre de l’économie et des finances du gouvernement de François Fillon, Christine Lagarde fut appelée aux affaires politiques par Dominique de Villepin en juillet 2005 comme ministre déléguée au Commerce extérieur. Elle dirigeait précédemment le cabinet d’avocat Baker & McKenzie à Chicago (États-Unis), au sein duquel elle a effectuée l’essentiel de sa carrière.

Gregory Mailly : Madame le Ministre, avant de rejoindre le gouvernement de Dominique de Villepin en juin 2005, vous dirigiez le cabinet d’avocat Baker & McKenzie à Chicago. Quelle comparaison faites-vous entre les think tanks français et américains, que ce soit au niveau des axes de travail, de leur organisation, de leur évolution et du but recherché ? Trouvez-vous par exemple que les think tanks français sont moins dans l’influence que dans la réflexion, notamment comparé à leurs collègues anglosaxons ?

Christine Lagarde : Tout d’abord, je ne suis pas une experte des think tanks ni français, ni américains du reste. Néanmoins, la première différence majeure porte à mon avis sur l’écart colossal de moyens financiers. Car c’est tout de même cela qui permet une capacité de mobilisation, de communication. Et cette force de frappe est bien plus importante aux Etats-Unis qu’en France. Le deuxième point porte sur la notion de respectabilité entre les think tanks des deux pays. Les think tanks me semblent plus respectés aux Etats-Unis qu’en France. Cela s’explique par les liens entre les think tanks et l’Etat. Cela se mesure au nombre de rapports par exemple que commande l’Etat à différents think tanks.
En ce qui concerne la notion d’influence, je voudrais insister sur la distinction entre les think tanks et les lobbys, qui n’ont pas la même activité ni la même finalité. Les think tanks ont une activité de générateur d’idées, de réflexion, de capacité de proposition.

G.M. : Vous avez fait partie d’un think tank, le CSIS (Center for Strategic & International Studies) lors de votre carrière aux Etats-Unis. Ce point a d’ailleurs été soulevé comme un début de polémique lors de votre entrée au gouvernement. J’aurais aimé connaître votre sentiment sur ce reproche que certains ont pu formuler en disant finalement : "comment va-t-elle défendre demain nos PME françaises alors qu’elle défendait hier le tout puissant lobby pétrolier américain ?"

C.L. : Cette polémique démontre la méconnaissance totale de leurs auteurs sur la différence entre think tanks et lobbys, et sur les activités d’un think tank. Au sein de la commission Action USA / UE / Pologne de ce think tank, nous avons travaillé principalement à décrire les best practices applicables aux pays d’Europe de l’Est pour faciliter leur insertion dans l’économie de marché internationale (pratique douanière, transparence tarifaire, gouvernance, etc). Enfin, j’ajouterai qu’imaginer un instant que Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité du Président Carter, aux côtés de qui je travaillais, puisse s’abaisser à faire du lobby est tout bonnement incroyable. Vous savez, je m’intéresse aux think tanks parce que ce sont de formidables générateurs d’idées. Ils me semblent indispensables parce que je crois fondamentalement qu’au XXIème siècle
plus qu’avant, ce sont les idées qui gouverneront le monde.

G.M. : Vous avez déclaré en septembre 2006 au cours d’une rencontre avec les membres du Cercle des Entreprises Offensives (CEO) : “La France a besoin d’un tissu dense et dynamique de think tanks pour renforcer son influence à l’étranger et peser de tout son poids dans les grands arbitrages internationaux. Au XXIème siècle plus qu’avant, ce sont les idées qui gouvernent le monde”. Vous faites donc le constat que ce n’est pas l’économie, encore moins la politique, du moins pas seules ?

C.L. : Vous savez, on saura toujours comment réduire la taille des téléphones, comment faire des écrans plats encore plus grands et plus plats, mais précieuses sont les quelques personnes qui peuvent générer des idées nouvelles sur des grandes questions qui se posent au monde. Il y a bien quelques génies, mais en leur absence, on a besoin de l’émulation intellectuelle et du foisonnement d’idées générés par les think
tanks.

G.M. : Quel sentiment portez-vous aux think tanks français ?

C.L. : Les think tanks français n’ont pas recours à des moyens de communication à la hauteur des idées qu’ils génèrent. Je prends un exemple : regardez ces livres sur mon bureau (elle montre une pile de 30 cm de haut), voilà ce que j’ai reçu comme publications depuis le début de la semaine. Je travaille 14 ou 15h par jour, alors il est bien évident que je n’aurai pas le temps de tous les lire. Je réfléchis à voix haute mais je crois
que ce n’est pas en envoyant des publications constamment à un ministre que l’on fait passer le mieux ses idées. Je pense donc qu’il y aurait mieux à faire pour porter des idées souvent excellentes.

G.M. : Y a-t-il quelqu’un qui au sein de votre ministère ou du MINEFI est chargé des relations avec les think tanks, ou chargé du lobbying ?

C.L. : Honnêtement, je ne le sais pas, mais je ne connais pas toutes les personnes du MINEFI. Au sein de mon cabinet, chacun des conseillers techniques reçoit les avis, lit les publications dans le domaine de sa compétence.

G.M. : Quel regard portez-vous sur les changements de rôles que vous avez pu tenir vis-à-vis des think tanks au fil de votre carrière : d’influenceur à influençable en quelque sorte ?

C.L. : Vous savez, il y a les idées et les canaux qui véhiculent ces idées. Je pense que ce qui compte le plus encore une fois, ce sont les idées, quels que soient les canaux qu’elles empruntent. Les Américains disent : « whatever the pipe as long as the idea is in it.” Il y a une indépendance entre les idées et les tuyaux qu’ils empruntent. Ma vision et l’intérêt que je porte aux think tanks n’a pas changé que j’en fasse partie ou depuis que je suis ministre.

G.M. : Vous avez prouvé que l’on peut être appelée aux affaires en politique à un niveau très important de responsabilités, sans passer par un parti politique, uniquement par le fruit de votre travail dans la société civile. Pensezvous que cet essai puisse être transformé sur le long terme, en s’appuyant sur des think tanks par exemple ?

C.L. : J’essaie de montrer à ma place que ce passage de la société civile au poste de ministre est possible. La politique en a besoin, et c’est aussi pour cela que je souhaite mener ma mission jusqu’au bout. C’est insensé de voir à quel point les hommes politiques pensent faire partie d’une catégorie à part. Je vous donne un exemple : alors que je répondais aux questions orales au gouvernement au Sénat, j’entendais les socialistes à cours d’invectives huer : “ouh… elle est nouvelle, elle n’y connaît rien…”, et les sénateurs de droite de répondre en ayant le souci de me défendre “justement, laissez lui le temps d’apprendre”. Cet épisode montre bien que la classe politique dans son ensemble comprend mal que l’on puisse participer à un gouvernement sans avoir fait un parcours initiatique unique, forcément par la politique, comme si l’expérience de la société civile ne comptait pas et ne fournissait pas de valeur ajoutée.

G.M. : Pensez-vous qu’il soit possible de construire une présence ministérielle ou électorale sans attache politique ? Pour le dire autrement, est-il concevable concrètement de faire de la grande politique sans être lié aux petites affaires politiques, en restant à un niveau élevé, comme un
think tank finalement ? Christophe Barbier dans une interview précédente pour notre revue, considérait que la finalité d’un think tank pourrait être de voir un de ses représentants conseiller un chef de l’Etat, comme passerelle idéale pour voir ses idées reprises. Partagez-vous cette vision du lien entre politique et think tank ?

C.L. : Oui, j’y crois fortement. Ça n’est qu’une question de volonté. Cela est complètement possible si le ministre souhaite travailler avec les idées de ce think tank à condition que la personne qui en émane ne rentre pas sous la bannière du think tank mais bien comme conseiller technique du ministre. Je crois d’ailleurs que ce type de fonctionnement serait salutaire, à condition qu’il ne soit pas exclusif, mais pluridisciplinaire et multidirectionnel. Au bout du compte, au terme de la réflexion, le libre arbitre du membre du gouvernement doit subsister dans le respect du contrat passé entre l’exécutif et le législatif !

G.M. : Si vous deviez citer quelques think tanks ?

C.L. : Le CSIS tout d’abord, je leur dois bien ça. Et pour les français : l’Institut Montaigne, l’IFRI et l’IRIS.

G.M. : La dernière question est plus personnelle : Où espérez-vous être dans un an ?

C.L. : Dans un pays libre. Avec des gens honnêtes. Où le travail est reconnu et valorisé.

Entretien relu par l’interviewée.

Entrevue menée par Gregory Mailly

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