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Christian Harbulot - "Pourquoi le terme de Guerre Economique ? Parce qu’aujourd’hui on s’affronte principalement autour d’enjeux économiques."

13 janvier 2011 par Selim ALLILI

Le concept d’intelligence économique (IE), né en France dans les années 90, n’aura pas connu de représentant plus polémique que Christian Harbulot, co-rédacteur du rapport Martre et fondateur de l’Ecole de Guerre Economique. Ancien militant maoïste reconverti à l’étude des affrontements économiques, Christian Harbulot développe une pensée provocatrice en marge du discours policé d’autres représentants de l’IE en France.
A l’heure où se créé l’Institut International d’Intelligence Economique et Stratégique, il a accepté de nous présenter cette nouvelle structure et de revenir avec nous sur l’évolution de l’intelligence économique ces quinze dernières années.

Quel est le rôle de l’institut vis-à-vis de Prométhée ?

Christian Harbulot : L’idée de l’institut est venue suite à un bilan : pour que le domaine de l’ IE en France ne reste pas cantonné à une sorte de culture orale, il était absolument nécessaire de lui donner un aiguillon. Le premier élément de cet aiguillon, c’est un travail qui a surtout concerné les étudiants de l’Ecole de Guerre Economique qui ont participé à la création du portail de l’IE. L’objectif du portail, c’est une base de connaissances que l’on va enrichir continuellement, qui ne doit surtout pas être une base de connaissances statique, un porte cartes de visite doré mais réellement devenir une base de connaissances opérationnelle, utile pour tous. Notre position c’est de ne surtout pas être sectaire, de bien montrer en quoi l’IE est un domaine en devenir, qui ne peut prendre de l’importance qu’au travers de la connaissance. Ce qui manquait à l’IE jusqu’à présent, c’était justement ce type d’enrichissement. Or, aujourd’hui, il est impossible de produire de la connaissance sans que cela figure sur Internet, il est impossible de produire de la connaissance seul, il faut absolument créer des interactions.
L’objectif du portail, c’est un enrichissement avec d’autres. On aura à ce propos une collaboration avec d’autres acteurs. Le portail ne doit pas être l’instrument marketing déguisé de l’EGE, nous voulons vraiment en faire une BDC utile au mon de l’IE.
Au delà de ce portail, l’Institut va être un aiguillon. L’idée de l’aiguillon m’est venu car l’IE a eu des hauts et des bas depuis ses débuts, voire de grands silences, et je pense là en particulier à l’époque Jospin, et je n’ai pas du tout envie que l’on retombe dans le même type d’incohérence, de vide ou de danger de remise en cause de la démarche. Pour ça il fallait se soustraire au calendrier des politiques, aux états d’âmes des hommes politiques, qui allaient être intéressés pour une raison X ou Y. Et même si c’est vrai que de bonnes graines ont été semées dans l’appareil d’Etat, principalement au ministère de l’Intérieur, mais aussi dans d’autres ministères bien que là la pérennité soit encore très fragile, il fallait absolument un aiguillon privé.

Pendant longtemps, le discours dominant dans l’IE, et à l’EGE, c’était justement de souhaiter une politique publique d’intelligence économique ? Pourquoi se concentrer maintenant sur une structure privée ?

Christian Harbulot : Je n’aurais pas du tout tenu ce discours au début des années 90. Je le tiens aujourd’hui parce que je me suis rendu compte que dans notre contexte culturel français, nous n’avions pas le choix. L’appareil d’Etat a ses contraintes. Elles sont très lourdes et elles nuisent à la créativité. Il existe des tentatives intéressantes, je pense notamment au Conseil Supérieur de Formation et de Recherche Stratégique qui a été lancé sur le site de l’Ecole Militaire. C’est vrai que Philippe Baumard en tant que président du conseil scientifique a essayé de réunir des gens qui ont des idées, qui sont parfois très hostiles les uns envers les autres, et c’est une très bonne chose. On verra ce qui va être produit. Je note simplement que nous sommes ici dans le défensif et non le proactif. Or, le concept d’IE a été créé pour que l’on se sorte du défensif, c’est-à-dire pour que l’on utilise les sources ouvertes pour conquérir des parts de marché, pour être plus performant afin de mieux résister aux situations complexes actuelles.
C’est pour ça que l’Institut a cet objectif, ces deux champs de réflexion : donner plus d’autonomie à la France dans un monde qui devient chaotique et où l’économie est un élément essentiel dans l’avenir d’un pays, et deuxièmement s’interroger aussi sur la crise du monde occidental. On ne peut pas non plus omettre cette dimension-là du problème alors que quand on avait créé le concept d’IE on était encore dans un monde dominé par le monde occidental, dans lequel notre problème était plus de savoir comment exister face aux Etats-Unis et à nos meilleurs amis.

N’y a-t-il pas un double risque dans le fait de placer Bernard Carayon au cœur de l’institut, d’une part voir l’institut prisonnier de ce temps politique dont vous disiez vous-même qu’il n’était pas idéal pour la mise en place d’une stratégie à long terme et, d’autre part, d’être politiquement marqué ?

Christian Harbulot : C’est un double risque assumé. Lorsque j’ai commencé cette démarche sur l’IE, j’ai dialogué avec Edith Cresson. Si elle avait eu les moyens de sa politique et avait pu s’engager sur un terrain beaucoup plus stratégique, j’aurais suivi sans aucun état d’âme cette direction, parce que pour moi cela n’aurait pas été soutenir le PS mais soutenir la France. Aujourd’hui, je suis au côté de Bernard Carayon exactement dans le même état d’esprit, c’est-à-dire que très sincèrement quand je discute avec lui, je ne discute pas avec un député UMP, je discute avec un individu que je respecte, avec qui nous nous posons la question de l’avenir de la France. Je ne pourrai que me réjouir qu’il existe à gauche comme à droite des gens qui partagent cet avis. J’estime que les divergences politiques et politiciennes sur un tel sujet sont suicidaires, stupides et sans intérêt. Toutes les querelles qui peuvent naître de ça, le sectarisme, l’ostracisme, ont été des erreurs par le passé.
C’est un risque d’être au côté de Bernard Carayon, comme c’est un risque pour lui d’être au côté de quelqu’un comme moi avec le parcours que j’ai pu avoir, que je revendique, que je ne cache pas et que j’assume complètement. Je l’assume parce que je pense qu’en 2010 ce n’est pas simple d’évaluer la finalité des sociétés, de leur système. Ce que j’ai toujours voulu faire, c’est d’être utile au pays où je suis né.
Aujourd’hui, le combat est ailleurs, dans comment faire en sorte que la population française ne périclite pas, ne connaisse pas une chute que d’autres peuples ont connu dans l’histoire. Ce n’est pas l’ode à la croissance ou trouver des recettes pour améliorer l’endettement. Le problème essentiel est de redonner à la France une force économique, ce qui ne se fera pas seulement par l’innovation.
Faire un aiguillon, c’est prendre des risques. Cela ne sera jamais une démarche de consensus. Il s’agit de mettre en avant des problèmes qui dérangent, sortir de la langue de bois, sortir des visions technocratiques et essayer de garder le cap. Pour moi, la démarche d’IE telle qu’elle a été conçue à la fin des années 80, c’était comment arriver à une pluridisciplinarité par des grilles de lecture différentes pour aboutir à une synthèse opérationnelle. L’appliquer à la Chine, par exemple, c’est considérer que la Chine est une puissance, que c’est un parti qui la dirige, que l’économie est son objet de puissance, que l’on ne pourra jamais l’étudier comme l’économie suédoise par exemple. C’est une puissance qui a décidé de conquérir des marchés, de jouer sur les faiblesses du monde occidental, éventuellement de l’affaiblir, de régler des problèmes du passé : il ne faut pas oublier les deux guerres de l’opium où l’on a aidé un peuple à consommer de la drogue pour conquérir des marchés. La lucidité c’est de voir aussi ce qu’on a fait et d’en mesurer le prix sans pour autant s’agenouiller devant la Chine et se laisser faire et se faire détruire économiquement.
Pour moi le concept d’IE c’est la capacité d’ouverture d’esprit avec cette intégration de grilles de lecture sur des sujets d’ordre stratégiques. La chine c’est une grille lecture principale de rapports de force entre puissances . La logique de marché existe également mais elle vient bien après. Et là vous avez bien compris que je n’ai pas du tout la même attitude qu’un professeur de gestion de Dauphine ou qu’un économiste qui lui va privilégier la mondialisation, les termes de l’échange, les principes financiers. Je n’écarte pas ces éléments là mais j’essaie de les resituer dans le véritable ordre de grandeur.

L’IE existe depuis 16 ans en France. La vision stratégique semble avoir du mal à s’imposer. Il est difficile de voir dans les actions de l’Etat comment s’organise la politique publique d’intelligence économique, en dehors de la sensibilisation des entreprises. Qu’en est-il de la stratégie nationale qui est l’un de vos cheveux de bataille ?

Christian Harbulot : Au niveau de l’Etat, on voit bien dans les tentatives de redéfinition du fameux décret sur les intérêts stratégiques de la France que l’on est encore dans la catégorisation mais pas du tout dans une approche lucide : c’est quoi la France aujourd’hui, quels sont ses forts, quelles sont les positions qu’elle doit renforcer, quelles sont celles qu’elle doit défendre à tout prix et quels sont les terrains où elle est en train d’être laminée etc. Ce pilotage stratégique d’un pays à long terme ne peut en aucun cas se faire le temps d’un mandat présidentiel. C’est un contre sens politique. Le pilotage stratégique d’un pays comme la France sur l’évolution des dépendances en matière première, vis-à-vis du pétrole, sur tout un tas d’éléments qui garantissent à terme la survie d’un territoire. Réduire ça à un quinquennat, c’est une forfaiture intellectuel. Il va bien falloir, pour parler un jour de stratégie, l’on arrête de baratiner les Français sur des slogans électoraux vides de sens alors que les Français attendent des politiques qu’ils aient le courage de définir des solutions sur le moyen / long terme. Ils n’attendent pas des solutions à la petite semaine pour gagner des élections et se maintenir le plus longtemps possible au pouvoir.

Le concept de l’affrontement a toujours été présent dans vos réflexions, notamment celui de la guerre économique. L’institut compte-t-il relancer une recherche sur la guerre, par le biais de la polémologie ?

Christian Harbulot : J’ai regardé ce qui avait été traité par la polémologie et bizarrement l’économie n’en faisait pas partie. C’est ce qui m’a énormément déçu. Dans l’histoire de l’homme, le principe de survie est d’abord lié au fait de manger, de se nourrir. C’est une très grande partie de l’histoire de l’humanité. Au cours de mes recherches je me suis rendu compte que le thème de la survie est très rarement traité. La raison est simple : la survie c’est la légitimité de la violence. Depuis Platon et Aristote nous ne sommes pas pressés de regarder ça en face. Or, le monde dans lequel nous sommes en train de rentrer est en train de réactiver cette évidence.
Pourquoi le terme Guerre Economique me tient à cœur ? Parce qu’aujourd’hui on s’affronte principalement autour d’enjeux économiques. Il est difficile aujourd’hui pour un professeur ultra libéral de dire que l’arme économique est désuète et en voie de disparition. Si j’ai des richesses économique et que je sais les utiliser, je suis puissant et beaucoup puissant que l’autre.
Ces personnes-là se sont un peu égarés dans leur vision du monde. On commence à ramener le curseur au milieu pour trouver un point d’équilibre dans l’analyse. Il est clair que les rapports de force économique ont, hélas, un bel avenir devant eux, ils n’ont jamais cessé d’en avoir un. Ils ont un triple avenir : il y a les rapports de force économique sur les questions de marchés, il y a les rapports de force économique autour des questions de territoires et il y a les rapports de force économiques liés à ce que j’appellerais le développement des comportements déviants, des économies criminelles, qui sont en croissance constante et dont on ne sait pas quel rôle elles vont être amenées à jouer dans l’avenir.

Le nom "Ecole de Guerre Economique" n’est pas là par hasard, c’était déjà un aiguillon. Le nom de l’institut est beaucoup plus policé.

Christian harbulot : C’est vrai et il y a eu un débat interne qui a tranché en disant "il faut que l’on construise sur quelque chose". J’étais favorable à passer une marche mais je n’ai pas été assez convaincant pour trouver le bon terme pour passer cette marche. Ce qui explique que l’on en soit resté à l’Institut de l’IE en considérant que de cet institut, il pouvait éventuellement sortir autre chose. Mais je crois qu’il ne faut pas avoir raison trop tôt et c’est la raison pour laquelle je ne me suis pas du tout battu comme un chiffonnier pour faire passer une autre expression.
Pour moi il est évident que l’enjeu majeur, c’est de savoir : quelle stratégie pour la France dans le long terme ? Avec un vrai pilotage stratégique, et non pas des mouvements de manches ou des mouvements nerveux sur des prises de décisions sur des logiques de court terme. Ca c’est le véritable enjeu. Ce n’est pas un enjeu simple. Pour l’instant dire ça c’est de la science-fiction totale.

L’institut reste pour l’instant une structure dématérialisée autour du portail. Quel est l’objectif ? Garder cette structure ou créer un véritable think tank ?

Christian harbulot : L’objectif est de passer à un do tank, c’est à dire un institut de recherche qui agit. L’objectif c’est de ne pas créer une officine et de ne pas être une structure fantôme. Cela va être un objectif très difficile, le pari est très gros mais il faut absolument que l’on sorte du simple symbole de l’aiguillon virtuel.
En France, la question de l’organisation est capitale, et cela veut dire trouver de l’argent. Et là ça ne sera pas la même logique que pour une fondation comme Prométhée : trouver de l’argent pour un aiguillon, ce n’est pas faire du lobbying indirect pour ceux qui mettent de l’argent dans cet aiguillon.
Nous sommes dans un autre type de projet, un projet pour ce pays. Est-ce que l’on est capable de mettre sur rail un projet pour ce pays, dans l’état où il est ? Je n’ai pas la réponse. Mais en tout cas, que l’on gagne ou que l’on échoue. il n’y aura pas de faux-fuyants. Disons que dans les deux ans qui vont venir, on prend le chemin de la victoire ou de la défaite. Qui ne tente rien n’a rien.

Les entreprises ne semblent pas plus intéressées par cette vision stratégique. L’IE se limite souvent à une boite à outils permettant de connaître un concurrent.
Dans le monde de l’entreprise, on est encore très loin du compte. L’entreprise aujourd’hui se pose encore à peine le problème de l’amélioration de l’usage de l’information. Mais il est évident que contrairement à ce qui peut se passer en Chine, en Russie, en Inde, aux USA, la sociologie de l’information en France est encore à un stade très basique. Il faut se rappeler que dans l’histoire de France c’est l’Etat qui a impulsé un usage stratégique de l’information à usage économique. Comment étaient créées les manufactures à l’époque de la monarchie ? Comment a été créé la politique protectionniste pendant la première moitié du XIXème siècle qui a protégé la France d’une catastrophe économique due à ses défaites militaires ? Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans ce cas de figure et le problème des entreprises c’est le chacun pour soi et l’on est à un niveau encore trop bas de la prise en compte de la dimension stratégique de l’information. Dans d’autres pays, on est à un autre niveau.

Est-ce que ce problème n’est pas également un problème de société : vite produit, vite consommé. La demande des entreprises, c’est l’information immédiate.

Christian Harbulot : Cette position là est un obstacle énorme à une vision lucide et cohérente de ce que devrait être l’IE dans le développement d’une entreprise ou d’un territoire. Il est clair qu’un jour on va peut-être se rendre compte que les systèmes totalitaires peuvent être plus efficaces, ce qui serait le pire des bilans. Il serait très dur de découvrir que le modèle démocratique n’arrive pas à se reconfigurer par rapport à des enjeux où l’affrontement est devenu central.
Le positionnement de l’EGE est d’ailleurs aujourd’hui est de plus en plus centré sur l’affrontement par l’information. La guerre de l’information c’est l’offensif. Celui qui attaque a toutes les chances de gagner. Or, par définition, dans les relations internationales de la fin de la Seconde Guerre Mondiale à aujourd’hui, le crédo de la démocratie c’est "plus jamais ça". Seulement voilà, il y a un problème, une nouvelle forme de guerre est en train de naître sous nos yeux depuis longtemps et son principe c’est l’attaque. Le résultat pour l’instant c’est une incohérence totale : on n’ose pas dire qu’il faut attaquer. Or, en cas de guerre, si l’on ne se bat pas, on perd ou on disparait. Que fait-on ? On se bat ou non ? Ce ne sera pas un problème d’état d’âme ou d’humanisme.

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