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Mehdi Thomas Allal : « La lutte contre les discriminations ‘raciales’ doit redevenir un enjeu de l’action publique »

11 septembre 2012 par Marie-Cécile NAVES

Interview de Mehdi Thomas Allal, coordonnateur du pôle anti-discriminations de la fondation Terra Nova et chef de cabinet de Fatima Lalem, adjointe au maire de Paris chargée de l’Égalité femmes-hommes.

Propos recueillis par Marie-Cécile Naves

Tout d’abord, pensez-vous qu’il soit possible de tirer un bilan provisoire des actions de lutte contre les discriminations « raciales », en France, depuis la loi du 16 novembre 2001 ?

Il faut souligner tout le travail d’ingénierie juridique mené par la HALDE. Cependant, depuis son absorption par le Défenseur des droits, il semble qu’on soit en stand-by et qu’il y ait une confusion des missions entre les droits des enfants, la déontologie policière et la lutte contre les discriminations. Les travaux de recherche en sciences sociales parlent d’une dilution de la question « raciale » : depuis la loi de 2001, elle est de moins en moins mise en avant dans le secteur public comme privé. Le choix de François Hollande de ne pas créer de ministère spécifique sur le sujet est emblématique.

Quant aux associations, elles semblent se focaliser sur la problématique des quartiers jugés prioritaires, et négliger celle de la discrimination « raciale ». On peut regretter qu’elles n’aient pas pris le relais du politique. Elles ont mis l’accent sur le critère géographique, mais il ne recoupe pas exactement le critère social ou « racial » (au sens de la lutte contre le racisme). En outre, il y a, à mon sens, un clivage entre celles qui s’occupent des quartiers (Ni Putes Ni Soumises, Nos quartiers ont du talent, SOS Racisme…) et celles qui se concentrent sur la défense de minorités bien circonscrites, comme le Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN), voire la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme (LICRA)... Cette segmentation nuit à la cohésion d’ensemble.

À titre personnel, je suis pour la suppression du mot « race » dans la Constitution car cela participe de l’assignation identitaire et de la confusion ambiante : on mélange les concepts de communautarisme, de fanatisme, d’islamisme…, surtout dans les médias. Or, le communautarisme, par exemple, est un concept plus complexe qui peut véhiculer des valeurs positives comme négatives : quand il prône l’isolement et l’enfermement des minorités, il est à bannir ; mais quand il permet une forme d’intégration des personnes issues de l’immigration, il peut être un élément positif. Du reste, ses défenseurs préfèrent le terme de « communautariens », qui est issu de la philosophie politique canadienne et américaine (Amartya Sen, Charles Taylor ou Will Kymlicka…).

Dans les entreprises, les départements des ressources humaines se sont emparés du concept de diversité, mais cela semble surtout concerner les handicapés, les femmes et les seniors. Il est certain que, hormis l’article 1 de la Constitution, le dispositif juridique est moins puissant (pas de quotas, pas de statistiques…) que pour les femmes ou les personnes en situation de handicap.

Je pense qu’on peut affirmer qu’il y a aujourd’hui une convergence entre la société civile et l’appareil d’État pour faire en sorte que la lutte contre les discriminations ne soit plus une politique publique à part entière. La droite a créé la HALDE, a parlé de « discrimination positive » et d’égalité des chances, et la gauche est réticente à poursuivre le combat parce qu’à droite, il y avait une sorte de confusion entre l’utilisation du critère ethnique comme outil de promotion des minorités et comme outil de fichage des délinquants.

La gauche a rejeté en bloc les deux utilisations, donc l’outil de promotion est passé à la « trappe ». On peut le regretter, car la colère est très grande chez les jeunes des quartiers qui sont diplômés, voire très diplômés et qui connaissent des difficultés à trouver du travail. Les « emplois d’avenir » s’adressent aux jeunes sans qualification ; pour l’élite, peu de choses sont faites, y compris pour diversifier le personnel politique, administratif et les collaborateurs d’élus.

Selon vous, que faut-il faire maintenant ?

Le gouvernement devrait peut-être, plutôt que de créer de nouveaux outils, mieux identifier la question « raciale » parmi les objectifs de promotion de l’égalité. Outre le Défenseur des droits, des possibilités d’agir existent, par exemple via la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH). Il faut davantage axer la réflexion des organismes existants sur la question « raciale ».

Jean-Marc Ayrault a annoncé hier, lors de son discours au Camp des Milles à Aix-en-Provence, qu’il souhaitait faire de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme une priorité de l’actuel gouvernement, en réunissant un prochain comité interministériel sur le sujet en vue d’adopter un plan d’action. Attendons donc un peu de voir ce qui va ressortir de ces annonces…

Y a-t-il un risque d’opposer la question des droits des femmes et celle de la lutte contre les discriminations « raciales » ?

Concernant les droits des femmes, le dispositif juridique est déjà conséquent et un ministère dédié à cette question vient d’être créé. Néanmoins, les deux combats sont liés et se ressemblent à plusieurs égards : quand on regarde les leviers juridiques et administratifs, on se rend compte qu’on utilise les mêmes moyens. Bien sûr, les femmes ne sont pas une minorité, mais elles sont traitées comme tel par la société civile et l’administration, dans les entreprises, les syndicats, les associations… Les stéréotypes de genre fonctionnent un peu de la même façon que les stéréotypes de « race » : on assigne une identité à des individus parce qu’ils sont de tel sexe ou de telle couleur et il n’y a pas de réflexion sur leurs compétences.

Comment, dès lors, faire en sorte que le combat du ministère des Droits des femmes serve la lutte contre les discriminations « raciales » ?

Créer ce ministère est une bonne idée, mais ça ne concerne pas les discriminations « raciales » ; j’ajoute que le ministère de la Ville et celui de l’Égalité des territoires ne semblent pas vouloir s’y intéresser de manière spécifique. Ils se préoccupent plus de rénovation urbaine, de compensation fiscale entre les territoires ou encore de logement, alors que les discriminations « raciales » sont encore très présentes dans la société, dans beaucoup de domaines.

Les rares chercheurs qui travaillent sur la question « raciale » réfléchissent sur le concept de société néocoloniale. Or, ce sont majoritairement des historiens et des théoriciens, et pas des praticiens de la lutte contre les discriminations. Ils ne sont pas non plus des décideurs. Il ne faut pas se contenter des concepts et des représentations, il ne suffit pas de penser un système de reconnaissance : il faut passer à l’action pour promouvoir l’égalité réelle.

Le militantisme anti-raciste a-t-il moins accès au pouvoir politique, aujourd’hui, comparativement aux années 1980 ou 1990 ?

Oui, il a décliné. Il y a certes eu une résurgence après les émeutes de 2005. Cependant, sous Nicolas Sarkozy, on a assimilé le facteur religieux au facteur « racial ». Cela me gêne car je suis laïc : la religion appartient à l’espace privé, alors que la question « raciale » doit être traitée dans l’espace public. Certains chercheurs, comme Gilles Kepel, par exemple, travaillent surtout sur la question religieuse (l’Islam), mais sont considérés comme spécialistes des questions de discriminations « raciales ». Il y a un risque de confusion. Yazid Sabeg avait un point de vue ferme là-dessus mais on ne lui a pas donné les moyens d’agir.

Dans ces domaines, quelles sont les pistes de recherche de Terra Nova ?

Elles ont été déclinées dans l’« Appel à une France métissée », qui a été envoyé à tous les candidats à la Présidentielle en 2012. Toutes les thématiques sensibles ont été traitées au regard de la lutte contre les discriminations « raciales » : logement, culture, emploi, personnel politique, contrôles d’identité… Les propositions visaient à mobiliser l’appareil d’État sur tous ces sujets, qui demandent une action politique. Olivier Ferrand était à l’initiative de cet Appel. Son décès a un peu ralenti le processus, mais j’ai cru comprendre que la volonté de la nouvelle direction était de continuer son combat, notamment au sein du PS et des partis de gauche. On peut donc penser que les idées de la France métissée réapparaîtront bientôt.

Par ailleurs, Terra Nova s’est positionné en faveur de la diversité, à l’instar, notamment, de l’Institut Montaigne : c’est un concept novateur de l’action publique. Autre exemple : la Fondation Jean-Jaurès a publié une note de Najat Vallaud-Belkacem sur l’égalité des chances et des opportunités. Je crois qu’on peut parler de concurrence (saine) entre les think tanks français sur le sujet. Selon moi, Terra Nova devait se saisir du sujet, d’autant qu’à mes yeux, les think tanks sont aujourd’hui le principal fer de lance du concept de diversité. Je souhaiterais également citer le Mouvement national pour l’égalité et la diversité, ainsi que République & Diversité dirigé par Louis-Georges Tin.

Pour finir, j’insiste sur le fait qu’il faut rallier à la même cause et aux mêmes objectifs les féministes, les antiracistes et les socialistes. Les combats doivent être menés en commun car ils ont partie liée. Je suis contre le fait d’opposer la question sociale et la question « raciale », comme ont tendance à le faire les tenants de la « gauche populaire », avec ce concept ravageur d’« insécurité culturelle ».

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