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Gilles Le Bail - "Le débat doit donner de la légitimité à la construction européenne, ce dont elle manque aujourd’hui"

28 février 2013

Interview de Gilles Le Bail dans le cadre de la sortie de son dernier ouvrage paru aux éditions Fortuna et intitulé "L’Europe : défaite ou défis".

Gilles Le Bail est un acteur reconnu de la société civile française. Il est analyste politique, cadre dirigeant, expert en conduite du changement dans les secteurs privés et publics. Son premier livre "Et pour que Marianne chante à nouveau" fut sélectionné en 2011 pour le Prix Edgar Faure, récompensant le meilleur livre de littérature politique de l’année. Il obtient au SIEL 12011, le prix du meilleur auteur. Préface de Bernard Esambert, membre du collège de la COB, co-préside Bolloré et les Conseils de surveillance de Lagardère-Groupe, Arjil, Biomérieux-Pierre Fabre, Devoteam, l’Institut de l’Entreprise. B préside aussi la Fondation Française pour la Recherche sur l’Epilepsie et la Fédération pour la Recherche sur le Cerveau, le club des vigilants et de l’association X-Résistance.

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1/ Quelles sont les raisons qui vous ont poussées à écrire un ouvrage sur l’Europe ?

J’ai commencé à écrire ce livre en juillet 2012. Les enjeux de la construction européenne au cours de la Présidentielle française s’étaient résumés à l’application ou non de la « règle d’or » et au dosage entre rigueur et croissance. C’était minimiser l’Europe. Les échéances électorales doivent être l’occasion de débattre des projets pour l’avenir. Construire l’Europe est un véritable projet de société. En France, l’euroscepticisme et plus encore le « non » à la Constitution européenne bloquent tout débat. Il est temps de mieux faire connaître, beaucoup mieux que ce que l’on fait depuis des années. L’opinion publique est eurosceptique, car depuis des années, trop peu ont mis en avant les réussites et les réalisations européennes. En Europe nous assistons à la montée régulière des populismes et des nationalismes, de droite comme de gauche.

En 2000, lors de l’alliance des conservateurs autrichiens de l’OVP de Wolfgang Schüssel avec le parti populiste d’extrême-droite FPÖ de Jorg Haider, la présidence française condamne « l’idéologie est à l’opposé des valeurs d’humanisme et de respect de la dignité humaine qui fondent l’Union européenne ». L’ensemble du monde politique européen parle d’une seule voix en dénonçant le caractère inacceptable d’une telle alliance. Une résolution du Parlement européen adoptée à une très large majorité, 406 voix contre 53 et 60 abstentions, demande au chancelier Wolfgang Schüssel de « veiller au respect de l’esprit et de la lettre des principes fondamentaux de l’Union Européenne ». La présidence de l’Union Européenne, assurée par le Portugal, décrète « un gouvernement incluant l’extrême-droite s’expose à des sanctions de la part des autres États que compte l’Union Européenne ». En seulement douze ans, les temps ont bien changé...

Provoquons le débat. Les citoyens doivent s’emparer des questions, débattre sans peur, les responsables politiques, les médias, les entreprises doivent s’y engager et faire preuve de pédagogie. Le débat doit donner de la légitimité à la construction européenne, ce dont elle manque aujourd’hui.

Regardons ce qui se passe aujourd’hui en Italie, pays fondateur. Si la gauche a remporté la majorité à la chambre des députés, le Sénat reste divisé. Aucune alliance ne semblant assez forte pour former un gouvernement stable et l’Italie est plongée dans une impasse politique car l’euroscepticisme est majoritaire.

2/ Si vous deviez faire émerger un enjeu primordial pour l’Europe actuelle, quel serait il ?

« Encore un livre sur l’Europe, dira-t-on. Oui, mais celui-là décrit les piliers qui permettraient sa métamorphose en une « utopie plausible ». Et il serait temps. L’enjeu de l’Europe est culturel et économique pour faire face aux populismes.

Economique car, la moitié des nations européennes, France comprise, continue à vivre au-dessus de ses moyens en prenant dans la poche de ses enfants. Une bonne partie de l’Europe s’est passée la corde de la dette au cou pour financer ses importations pendant que sa base industrielle se vidait de sa substance. Après la création de l’Euro, l’accord sur le pacte budgétaire nous devons ouvrir le dossier de l’harmonisation fiscale entre les pays de la zone euro.
Culturel car, les citoyens de la société européenne devraient redéfinir une nationalité qui ne soit pas l’addition des nationalités des pays membres ; ne plus se contenter d’une simple adhésion passive des citoyens, sans volonté collective ; imaginer que les idées, les langues, les arts, les techniques, les sciences se rassemblent dans une culture ; développer le sentiment d’appartenance à une communauté de pensées qui vise l’universel et qui prétend construire l’avenir autour des Droits de l’Homme. On peut parfaitement adopter des règles de gouvernance supranationale tout en respectant la culture et l’identité de chacun. Les volontés de préserver un pré carré et/ou un pouvoir personnel nuisent à l’intérêt général. Il existe tant de réalisations dans les zones frontalières qui créent de la communauté de sens et qui ne sont jamais valorisées.

3/ Vous soulignez dans votre ouvrage l’extraordinaire succès d’Airbus, mais n’est ce pas justement un contre exemple de ce que les pays européens sont capables de faire ensemble en dehors de la superstructure qu’est l’Union Européenne ?

Airbus est devenu premier fabricant mondial d’avions commerciaux et militaires. Revenons quelques années en arrière. Alors les industriels aéronautiques nord-américains avaient largement profité des commandes militaires massives pendant les guerres mondiales et la guerre froide. Les pays européens se relevaient péniblement de conflits fratricides. Leurs industriels étaient fractionnés et dispersés dans plusieurs pays. Les marchés européens étaient très éclatés. Les industriels européens malgré leurs réussites techniques n’arrivaient pas à percer sur le marché américain. L’industrie allemande était très limitée dans son développement par les accords d’après guerre. Le regroupement des industries et l’inventivité européenne permirent des innovations décisives. Ce regroupement industriel fut possible car nous étions dans un contexte politique favorable à la construction européenne.

4/ Vers la fin de l’ouvrage, vous affichez clairement votre opinion en faveur d’une plus grande intégration fédérale et en même temps vous précisez que cette fédération pourrait fonctionner selon l’idée de Jean Monnet à savoir qu’il faudrait construire à « partir de liens forts entre les pays volontaires, et ensuite chacun des autres Etats intéressés s’y agrégera ». Cette idée est elle réaliste aux vues des conditions actuelles de l’organisation de l’Union Européenne et du nombre important de pays membres à savoir 27 ? Quel sens y aurait il à renforcer le fédéralisme au niveau communautaire et en même temps constituer des sous ensembles de pays au sein de cette même fédération ?

L’Union Européenne existe quand les États, à partir de leurs interdépendances, sont réunis. Certains programmes ne peuvent être développés qu’en commun. C’est par exemple les 5 milliards d’euros investis dans le programme Galileo, qui va permettre au système européen de briser le monopole américain de géolocalisation GPS. Aucun État européen n’aurait pu le réaliser seul.

De telles avancées, favorables aux européens, ne peuvent pas se concrétiser dans l’unanimité. Il faut donc mettre en œuvre ces propositions avec les États membres le souhaitant, puis convaincre au fur et à mesure les États plus récalcitrants. Une telle démarche présente un double avantage. Tout d’abord, c’est d’ouvrir des espaces d’action en dépit de la diversité des visions et des intérêts nationaux. C’est aussi répondre aux exigences d’efficacité et de légitimité souhaitée par les peuples. C’est rompre avec le fantasme de l’unité et de l’homogénéité en reconnaissant que l’Union Européenne est le niveau d’action pertinent pour relever un certain nombre de défis.

L’expression « géométrie variable » a été mentionnée, à plusieurs reprises, ces dernières années. Il s’agissait d’échapper au statu quo et de ménager des perspectives tenant compte des intérêts nationaux. Cette méthode encourage les pays qui le souhaitent, à aller plus avant dans l’intégration lorsque l’unanimité est source de paralysie. Elle permet aux pays les plus réticents de ne pas s’y engager. Cette différenciation dans les coopérations a fait l’objet de critiques. Elles soulignent le risque de multiplier les accords au détriment de la lisibilité des politiques et de leurs cohérences. Tout au long de son histoire, l’Union Européenne a connu des formes d’intégration différenciées.

L’Union Européenne à plusieurs vitesses, est déjà une réalité. Elle prend des formes très différentes, accords hors traités ou dans les traités, abstention constructive ou coopération renforcée. Cette méthode a permis, à la fois, d’apporter des réponses politiques et de construire des actions qui répondaient aux préoccupations des États membres. La création de la zone euro et l’espace Schengen figurent parmi les symboles de ce processus. Citons également le Traité de Prüm, en matière de coopération policière, les projets industriels dans le domaine de l’aéronautique et de l’espace, les coopérations sur le règlement des divorces transfrontaliers ou la création d’un brevet européen ou du pacte budgétaire.

5/ Comment jugez le niveau actuel de réflexion autour de l’idée européenne en France mais également en Europe ? Les Thinks tanks sont-ils, pour vous, une source d’information et de réflexion pertinente sur ces sujets ?

Il faut passer de la réflexion, à la communication puis à l’action. Comment passer du Think tanks au Do tanks ? Il manque des relais pour diffuser et engager le débat avec les citoyens européens. Comprendre ce que l’Union Européenne nous apporte, ne peut être perçu la plupart du temps qu’en vivant l’Europe au quotidien. La rencontre et le partage avec l’autre dans sa diversité sont essentiels.

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