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Des think tanks au coeur de la révolution numérique

6 May 2013

Renaissance Numérique et le Club Jade sont deux think tanks dédiés aux questions du numérique et de l’innovation. L’Observatoire des Think tanks a rencontré Loïc Bodin, délégué général de Renaissance Numérique, et Mehdi Benchoufi, fondateur du Club Jade, pour leur proposer de croiser leurs visions, attentes et analyses sur cette révolution numérique.

1 • Quels sont, selon vous, les principaux enjeux de la révolution numérique ?

Mehdi Benchoufi : L’économie numérique représente près de 25% de la croissance mondiale, ce qui donne un avant-goût d’un bouleversement majeur qui est à la fois source de croissance et d’emplois, mais plus globalement une transformation de nature sociologique comme l’imprimerie en son temps.
En effet, le savoir et l’information circulent partout, à toute vitesse, ce qui correspond à un premier et puissant égalisateur des conditions culturelles donc sociales.
Par ailleurs, Internet est un réseau distribué, décentralisé, dont la infra-structure même stimule l’échange, une culture du partage, et tous les processus de co-création qui en sont le support : l’économie, l’éducation, la formation, la culture, la santé, bref tous les domaines de la vie de nos sociétés vont être transformés en profondeur.

Loïc Bodin : Il est difficile d’extraire quelques enjeux en particulier car le propre de la révolution numérique est certainement qu’elle impacte tous les secteurs et tous les champs du savoir. Toutefois, s’il ne fallait en garder qu’un, ce serait certainement l’enjeu démocratique. Le numérique donne à chaque citoyen les outils pour s’exprimer et pour se faire entendre de tous. Il permet l’émergence d’une véritable intelligence collective.
Le pouvoir est dilué, partagé.

2. Est ce que le numérique est un vecteur de nouveaux, nous pourrions également utiliser le terme de "redéfinition", de rapport de forces ?

Mehdi Benchoufi : Sans doute, le numérique redistribue-t-il complètement les rapports de pouvoirs entre les individus, et ce, sous la pression conjointe de la globalisation de l’accès à l’information, la désintermédiation dans sa production, la vitesse de sa diffusion, et la publicité de son contenu.
Qu’il s’agisse du crowdsourcing de la constitution islandaise, des récentes résolutions arabes, de l’Open Data et co-création des services publics, Internet organise une forme de passation de pouvoir.
Au passage, ce qui est intéressant, c’est l’explosion et la diversité des courants d’opinions sur le web, donnant une idée beaucoup plus fidèle que les médias traditionnels de la réalité et du contraste des forces politiques de notre pays.
Il est vrai que certains voient dans cette réalité nouvelle un danger car pouvant donné libre cours à des pensées extrêmes, mais il ne faut pas craindre cet espace de libre expression, car il libère la parole, et son pouvoir cathartique, et permet d’apporter à notre débat public les ressources plurielles et créatives pour imaginer notre avenir. Rappelons la férocité des débats autour de la généralisation de l’instruction publique au XIXème siècle, un des arguments avancés par nombre de ses opposants étaient que le savoir ne pouvait être mis à disposition de tous, d’une part dut fait de l’inégalité des conditions sociales, il pouvait devenir une arme politique dangereuse.
Ma conviction est qu’internet n’étant rien d’autre qu’une solution de partage de l’information, il ne peut qu’accompagner sinon promouvoir une culture du partage, ce que l’on pourrait appeler la Société du Share, participant elle-même de l’émancipation politique de la Société Civile.

Loïc Bodin : Naturellement, le numérique redéfinit les rapports de forces, et ce dans tous les domaines. Prenez par exemple l’éducation ou la formation : nous voyons peut-être pour la première fois des jeunes apprendre à leurs aînés. Dans l’économie, plusieurs industries, des secteurs entiers, se trouvent transformés et doivent se renouveler pour survivre.

3 • Pourriez nous donner des exemples concrets qui étayent vos propos ?

Mehdi Benchoufi : Tous les domaines d’exercice des compétences de l’Etat sont impactés jusqu’au "régalien" : Wikileaks ou Télécomix dans la sphère des intérêts vitaux (financement de l’économie par Kickstarter, Indiegogo et les solutions participatives qui contournent le monopole bancaire), Wikipedia ou Stackoverflow dans l’accumulation des savoirs et exploration des nouveaux savoirs, Khan Academy ou Udacity dans leur dispensation… Des exemples suivants illustrent ce potentiel prodigieux.

• Crowdsourcing et serious games. Le concours Foldit est une initiative de l’Université de Washington qui vise à comprendre la brique élémentaire du vivant, les protéines. Les propriétés fonctionnelles des protéines dépendent étroitement de la façon dont elles se replient sur elles-mêmes. Ce phénomène de plicature était totalement incompris. Cette Université a eu l’idée de proposer à des internautes des solutions en ligne, à l’occasion d’un concours : Foldit. La grande surprise aura été que des amateurs, et parmi eux des enfants, ont apporté les solutions pertinentes, alors qu’ils ne connaissaient rien aux théories sous-jacentes.
C’est ainsi que des propriétés du VIH simiesque ont été comprises.

• Co-création : Quand on utilise les reCaptcha, ce système d’authentification fait de caractères déformés que nous renseignons tous lorsque l’on s’inscrit sur un site, ces caractères correspondent en réalité à ceux de textes anciens.
Ainsi à chaque usage, nous contribuons au déchiffrage et à la numérisation d’ouvrages anciens. Pour mémoire, le New York Times a utilisé massivement ce système et a ainsi pu numériser (à coût zéro) 20 ans de publications.

• MMOWGLI, que se cache-t-il derrière cet acronyme : Massive Multiplayer Online War Gamer Leveraging the Internet. C’est ce que l’US NAVY a mis en place pour combattre la piraterie en Somalie.
L’environnement géo-politique est fidèlement simulé et reconstitué, les joueurs ayant le choix de prendre le rôle de pirate ou d’anti-pirate. Des solutions ont pu être alors déduites du comportement des joueurs et des stratégies particulièrement créatives que ceux-ci ont adopté. Indiquons au passage, que tout les joueurs se sont prêtés au jeu gratuitement.

Loic Bodin : Ils sont multiples. Prenons l’exercice démocratique et le rapport de force, si l’on peut employer l’expression, entre les citoyens et l’Etat.
Le numérique a fourni un nouveau moyen d’expression et de mobilisation dans les révolutions arabes. En Islande, c’est la Constitution qui est réécrite par tous les citoyens qui en amendent et discutent chaque article via internet.
De façon générale, le numérique apporte plus de transparence et d’information en temps réel, qui sont autant de moyens pour les citoyens de mieux comprendre l’action publique, de se forger leur propre opinion et de l’exprimer.

4 • Est ce que la société française est prête à accueillir cette révolution
qui se déroule sous nos yeux ?

Mehdi Benchoufi : Dans l’ensemble, la société française est largement mûre. Dans les usages, l’appropriation des technologies numériques est comparable avec les pays scandinaves, qui sont les premières économies digitales au monde.
En revanche, la pénétration du numérique dans la sphère du débat public est insatisfaisante.
Les décideurs publics n’y attachent que peu d’importance, aucun des responsables politiques nationaux n’a d’argumentation construite sur le sujet. Or, les événements récents tels Gandrange sont symptomatiques de la réalité d’un tissu industriel qui n’a pas réellement fait le choix de la valeur ajoutée technologique, les investissements publics se concentrant sur la préservation d’une économie "déconnectée".
De façon très préoccupante, la formation professionnelle est dans un état tel que les forces productives de ce pays peinent à se reconvertir en cas de licenciements et à acquérir la plasticité et l’adaptation nécessaire dans une économie en transformation constante.
Au total, l’économie digitale pèse aujourd’hui pour 25% de la croissance mondiale (participant d’ailleurs de la dynamique économique africaine), les usages d’internet se sont massifiés associant dans un même et nouvel "espace public" des milliards d’individus, il est donc temps de hisser le numérique au rang de priorité nationale, d’y consentir des investissements nécessaires (infrastructure, financement d’e-conomie digitale), de définir et d’atteindre des objectifs de formation permanente pour la population active, dans un monde dont les cycles de mutation vont être de plus en plus courts, faisant d’Internet la réalité du moment forte mais dépassable.

Loic Bodin : Il existe encore de nombreuses réticences et de nombreux freins auxquels Renaissance Numérique va consacrer un livre blanc dans les prochaines semaines. Ces blocages sont compréhensibles car dans toute révolution, des positions sont remises en question. L’innovation et la nouveauté peuvent effrayer car les référentiels existants s’effondrent et doivent être réinventés.
Mais au delà de ces éléments d’ordre général, la société française doit enlever l’épine qu’elle a dans le pied et qui l’empêche de marcher correctement vers l’avenir numérique. Cette épine, c’est la fracture numérique. Elle est toujours une réalité puisqu’encore aujourd’hui, plus d’un foyer sur cinq n’a pas accès à internet. Les exclus de cette société numérique sont les plus vieux, les moins diplômés et les plus pauvres d’entre nous : nul ne peut se satisfaire de la situation actuelle. Des efforts doivent donc être mobilisés pour intégrer ces 20% de Français exclus, de même que pour transformer les entreprises qui n’ont pas encore franchi le pas. Des gains de productivité et des réserves de croissance existent sous nos yeux et ne seront exploités qu’en numérisant notre tissu économique : qu’attendons-nous ?

Sites internet :

Le Club Jade - http://www.club-jade.fr/
Renaissance Numérique - http://www.renaissancenumerique.org/

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