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Bernard Esambert : "Les entreprises ne vont pas assez loin dans leur soutien aux think tanks"

Interview de Bernard Esambert, fondateur du Club des vigilants

23 janvier 2014

Fondateur du Club des Vigilants et ancien vice-président de l’Institut de l’entreprise. Auteur d’une autobiographie intitulée "Une vie d’influence, dans les coulisses de la 5ème république" sortie en 2013 aux éditions Flammarion

Qu’est-ce qui a concouru à l’écriture de ce livre et cette articulation entre d’une part le récit de votre vie et la référence à votre pensée et vos écrits précédents d’autre part ?

Bernard Esambert : J’avais en effet écrit auparavant trois ouvrages qui illustraient pour l’essentiel le thème de la guerre économique que j’ai défini dès 1971. J’avais utilisé cette expression alors que j’étais au cabinet du Président Pompidou dans un article paru dans la presse économique (Revue « Les informations »). Largement encouragé par mon entourage, il m’a semblé utile de raconter une histoire économique et politique de la Ve République au travers de mes rencontres avec un certain nombre de personnages historiques et de rappeler des évènements partiellement ignorés ou inconnus. Ces anecdotes qui constituent la première partie du livre permettent de mettre en lumière les défauts et les qualités de notre personnel politique. Du Général de Gaulle à François Hollande en ce qui concerne la France et, Nixon ou Sadat pour ce qui est de l’étranger.

Dans la seconde partie, j’ai souhaité dresser quelques perspectives à notre pays dans le contexte de crise actuel et mettre en avant quelques éléments qui pourraient être les prémices d’une martingale qui permettrait à la France de sortir de cette situation difficile.

Mais ce qui m’a surtout motivé, c’était mon envie de dresser un hymne à l’ascenseur social des années 50-60, aujourd’hui en partie disparu, dont j’ai été un bénéficiaire. Il me semble que désormais les enfants issus des classes moyennes tendent à régresser socialement tandis que ceux de la base ne s’élèvent plus.

Qu’est-ce qui aujourd’hui selon vous ne fonctionne plus dans cet ascenseur social ?

Bernard Esambert : A vrai dire, c’est un mystère.

Il n’y a plus dans le corps enseignant cette foi qui consistait à accompagner les élèves dans leur parcours, très loin, les couver même, pour les plus méritants. Du primaire au secondaire. Il n’y a plus de mise en perspective, seulement un encadrement annuel.

De même, le système des bourses sur concours pour les élèves les plus méritants et motivés s’est très largement affadi dans la mesure où les montants ont été revus à la baisse afin d’en élargir le cercle des bénéficiaires au-delà des questions de mérite.

Enfin, il n’existe plus d’élan général en faveur de cette promotion sociale tel qu’il pouvait exister dans les années 50.

Un retour au système précédent me semble peu probable puisqu’il faudrait revoir la formation des enseignants, la distribution des bourses et recréer une dynamique.

Soulignons tout de même que ce système de la méritocratie bien connu de la France conduit les personnes concernées à entrer dans des castes permettant d’avoir des carrières passionnantes et de régner sur le pays. C’est la principale limite de la méritocratie. Ce système de clan, de castes appuyé sur les grandes écoles est unique au monde. Il sera extrêmement difficile de revenir en arrière, l’élite aux manettes ne souhaitant surement pas se sacrifier sur l’autel d’une méritocratie apaisée.

Afin de faire un lien entre la 1ère et la 2eme partie, est-ce que le fait de revenir sur toutes ces années a, dans une certaine mesure, modifié votre grille de lecture du monde ?

Bernard Esambert : Revenir sur ces souvenirs de jeunesse m’a amené à réfléchir sur un certain nombre d’évolutions et d’excès de notre système actuel. Un exemple : l’écart de rémunération entre les patrons du CAC 40 et les smicards. Il y a quelques années, j’avais déjà écrit dans le Figaro que cet écart était excessif alors qu’il n’était que de 1 à 30. Je m’étais d’ailleurs astreint à mon poste de dirigeant d’une banque à un écart de 1 à 15. Aujourd’hui les écarts de 1 à 500 sont devenus des lieux communs. Personne ne vaut 500 fois une autre.

Quand j’étais président du comité de rémunération de Saint-Gobain, j’avais poussé à ce qu’on répartisse les stocks options plus largement entre les cadres et exigé qu’on étende le système aux « cols bleus » dont le rôle pouvait être stratégique pour l’entreprise. Ce fût fait non sans difficultés et après plusieurs années de persévérance.

Constatez-vous une dévalorisation liée aux métiers du savoir, de la connaissance notamment en ce qui concerne la question de la rémunération des scientifiques, des universitaires en comparaison des métiers de la finance par exemple ?

Bernard Esambert : Notre pays se caractérise par le fait que la rémunération de nos chercheurs est faible surtout en comparaison d’autres pays en Europe ou en Amérique du Nord. Ce qui contribue à aggraver le sentiment d’inéquité c’est l’importance des salaires des cadres supérieurs de la finance qui ne diffèrent pas vraiment de ce qui se passe à l’étranger. Le vrai problème c’est bien le salaire des professeurs et des chercheurs. La France dans ce domaine a un rattrapage à opérer qui ne pourra se faire que sur plusieurs années mais qui doit impérativement commencer dès maintenant.
C’est un problème important qui devrait pourtant faire l’objet de propositions lors des campagnes électorales, malheureusement on ne les voit guère apparaître.

Il y a un fil conducteur qui lie tous vos ouvrages (4), celui de l’intelligence économique, de la compétitivité, de la guerre économique. Quelles évolutions constatez-vous entre le contexte de guerre économique que vous évoquiez dés 1971 et la situation actuelle de la France ?

Bernard Esambert : J’ai donc abordé le concept de guerre économique dès 1971 et dans ce dernier livre j’évoque tous mes prédécesseurs dont Paul Louis qui fut le premier a utiliser ce terme. Il écrivait dans la Revue Blanche à la charnière du 19ème et 20ème siècle. A partir de 1971 l’expression a fait florès à tel point qu’il existe aujourd’hui une Ecole de Guerre Economique.

J’aborde ce thème en 1971 parce que la guerre économique existe déjà tout comme la mondialisation et non pas comme le pensent certains naïvement seulement depuis 20 ans. Le commerce international dans ces années là croissait au rythme de 11 ou 12% et cela pendant plus de dix ans, donc à un niveau supérieur que la croissance de la richesse des nations (+7%). La part du commerce international dans la richesse des nations était déjà de 12 à 14% et est passée en 10 ans à 20% pour atteindre la barre des 30% à l’heure actuelle. S’il y a bien eu évolution, on ne peut pas parler de révolution. Cette croissance vertigineuse a été finalement continue sans connaître de réels arrêts durant 50 ans, excepté les crises (pétrolières : 1973, 1980 et en 2008-2009).

Le commerce international a été le précurseur de la mondialisation dans la mesure où tous l’abri de toutes les formes de production a disparu au profit d’une concurrence venue des antipodes, marquée par l’apparition du « contener ». D’une certaine façon, cet objet qui a la poésie d’une boite de sardine à renforcer la mondialisation.

Dans les années 70, les entreprises américaines étaient déjà dans ce jeu, les françaises plutôt centrées sur les enjeux européens. En France, la mondialisation a d’abord été vécue via l’européanisation. A partir des années 70, la France se déploie davantage à l’étranger que ce soit aux Etats-Unis ou en Asie du Sud-Est pour profiter des échanges au niveau mondial.

Mon rôle dans ce contexte a consisté à appuyer la multinationalisation des groupes français notamment leur développement aux Etats-Unis, Mecque du commerce mondial. On a ainsi a abouti à la symétrisation des entreprises françaises qui ont racheté certaines de leurs homologues américaines. Mais cela a bien failli causer leur perte du fait qu’elles ont racheté des entreprises qui n’étaient pas les meilleures dans leur domaine. Un grand nombre a du renoncer pendant plusieurs années avant de pouvoir revenir sur le sol américain.

Si je devais résumer l’intelligence économique (I.E), je commencerais par préciser qu’il s’agit d’outils qui permettent aux entreprises d’accommoder sur la mondialisation et son corollaire de compétition, et d’en tirer profit. En effet, il leur faut acheter, accumuler, obtenir des informations sur trois niveaux : le niveau commercial permettant de définir les modalités et la nature (douanières, fiscales, politiques) des marchés nationaux ou régional ; dans l’innovation et son corollaire la R&D et en fin le dernier niveau celui de la concurrence désormais répartie sur la planète entière avec des points de concentration en Amérique du nord, en Europe et en Asie du sud-est. La collecte sur ces trois niveaux d’informations visant à préserver et promouvoir les intérêts économiques de nos entreprises et de la France ; c’est ma définition de l’intelligence économique.

Concernant les informations commerciales, il y a des entreprises qui offrent ce type de prestations ainsi que les succursales de l’Etat français : les postes d’expansion économique, en source ouverte. Pour la R&D, on peut aussi trouver dans les revues scientifiques et la presse spécialisée puisque les chercheurs doivent publier pour se faire connaitre ; mais c’est dans l’application technologique que l’information se cache. Au niveau des concurrents, quand ces derniers sont côtés en bourse, ils sont soumis à la pression des analystes financiers et des systèmes d’informations quasi quotidiens partout dans le monde ; tous les jours, les entreprises se mettent à nue grâce à ce maillage de l’analyse financière. Par exemple EADS sait pratiquement tout de ce qu’il se trame chez Boeing et inversement, s’agissent de l’état du 777 relooké ou l’état du Dreamliner.

L’I.E. c’est donc la collecte des informations sur ces 3 niveaux en source ouverte, le reste ne représentant que 1% et nécessitant des techniques différentes, pour mieux combattre dans ce contexte de mondialisation.

Dans ce contexte, le rôle de l’Etat est de participer à la collecte et la diffusion de certaines informations à destination des acteurs économiques de son territoire mais également auprès des universités et des centres de recherches qui, le cas échéant, peuvent avoir un intérêt direct à posséder des informations stratégiques en matière d’innovation. Je milite depuis des années pour l’arrivée d’une war room à l’Elysée qui permettrait à nos champions du CAC 40 d’éviter de se faire manger comme Arcelor ou Pechiney par des OPA sauvages à l’instar de ce qui passe aux USA où personne ne mettra jamais la main sur General Electric ou Microsoft ou bien comme en Angleterre où il y a une loi qui permet au gouvernement de refuser un rachat d’un groupe stratégique. Ce dernier mot ayant une acception très large et autorisant au gouvernement une marge de manœuvre confortable. En Allemagne, ce sont les banques et les Landers qui protègent les grands groupes allemands. La France est la seule à laisser sans défense ses grands groupes que l’on a parfois mis 60 ou 70 ans à créer. Tout ce que l’on a découvert, créé, accumulé stratégiquement comme connaissance bascule soudainement entre les mains d’intérêts étrangers. La base arrière de ces groupes représente 30% des emplois en France comme c’est le cas de Pechiney avec ses structures dans les vallées de la Maurienne. Malheureusement, cette base arrière de Pechiney va être divisée par 2 ou par 3 dans quelques années tout comme celle d’Arcelor-Mittal.

Je ne serais pas étonné de voir apparaître très bientôt à l’Elysée une telle war room.

Votre profil est particulier : vous concentrez la notion de coopération entre privé et public de par votre carrière. Pourquoi en France il y a une réticence des entreprises et des gouvernements à parler de guerre économique ou taxent cette notion de fantasme ? Et par là-même pourquoi alors un grand nombre d’entreprises du CAC 40 et de PME ne bénéficient pas d’appuis logistiques de la part de l’Etat ?

Bernard Esambert : Notre système éducatif n’arrange rien à la situation actuelle. Dans le secondaire où les cours d’histoire, de géographie ou d’économie se densifient, les enseignants ne sont pas formés à ce thème et ne sont pas incités à le décliner, ce qui s’ajoute à une défiance politique à l’endroit d’une notion qui est connotée péjorativement. En France, il y a un vrai problème de formation à l’intelligence économique. Mendès France lui-même soulignait qu’une République éclairée nécessitait une formation économique du citoyen. Or, les citoyens d’aujourd’hui n’ont pas ce niveau moyen requis. Les chaînes de télévision n’offrent que peu de programmes économiques pédagogiques pour ne pas dire pas du tout.

Finalement ne ressentent avec acuité l’importance du concept d’intelligence économique que ceux qui se trouvent sur le terrain. En 1971, mon éditeur, Plon, avait refusé mon titre original « La guerre économique mondiale » et préféré le « 3eme conflit mondial » le trouvant plus commercial.

Si l’on compare les années 50-60 où la classe politique, administrative et technocratique avait fait des choix forts d’industrialisation et de stratégies, aujourd’hui n’existerait-il pas un vide stratégique et comment l’expliqueriez-vous ?

Bernard Esambert : La première raison, qui n’est pas la moindre, est qu’il n’y a pas d’industriels ou de hauts fonctionnaires rompus à l’exercice de la guerre économique dans le gouvernement , il n’y a en réalité que des étrangers au concept. Sous la présidence de Pompidou, il y avait des ingénieurs plongés dans la chose économique et industrielle et surtout un chef de l’Etat soucieux de ces questions en raison de son expérience à la direction générale d’une grande banque française (Banque Rothschild) qui possédait des actifs industriels. Il alliait à cela une espèce d’intelligence intuitive économique, politique et financière d’une très rare densité.

Que ce soit avec les gouvernements de gauche et de droite, il n’y a pas dans leur environnement des chefs d’entreprises ou des personnes concernées directement par la réalité de la guerre économique.

Finalement il n’y aurait pas d’impulsion sur le sujet par le haut vers la base afin de l’acculturer, de l’aguerrir à la guerre économique et en réponse une inertie des citoyens. Dans ces processus d’information et de relais pédagogiques et d’influence des politiques publiques et citoyennes, les think tanks sont des acteurs d’importance. Vous êtes également président fondateur du Club des Vigilants et avez été vice président de l’Institut de l’Entreprise. Selon vous quel rôle et quelle place occupent les think tanks dans des dispositifs d’intelligence économique ?

Bernard Esambert : J’ai en effet collaboré à la création et la direction de think tanks ainsi qu’à de nombreuses commissions publiques. Si aux Etats-Unis, ils jouent un rôle prépondérant notamment de conseil aux gouvernements et à leurs administrations, le phénomène reste récent en France. Je pense que si des progrès existent, portés entre autre par l’Institut Montaigne, Terra Nova ou l’Institut de l’Entreprise, force est de constater, que leur place reste limitée chez nous. Je plaide pour qu’il y ait une vingtaine de think tanks en France aux sensibilités politiques différentes, qui soit écoutée par les corps publics. Le Club des Vigilants délivre régulièrement des travaux de prospective dont je ne suis pas du tout certain qu’ils soient lus et pris en compte, quand bien même des éléments prémonitoires y apparaîtraient. Je considère que l’émergence des think tanks était nécessaire. Je regrette qu’ils ne soient pas plus nombreux et surtout pas plus écoutés.

Vous avez souligné que dans un contexte de guerre économique, l’entreprise avait besoin d’information sur 3 niveaux disponibles la plupart du temps en source ouverte. L’Observatoire des think tanks considère que les think tanks constituent des réserves d’intelligence par leur activité de veille, de réflexion et de production et diffusion d’idées. Pourquoi l’Etat français et les entreprises ne travaillent pas plus avec les think tanks ?

Bernard Esambert : Pour ce qui est de l’Etat français, l’évolution s’est faite à l’inverse ! On a supprimé le Commissariat au Plan. On a cédé au court terme comme les entreprises. Cela fait notamment écho au passage d’un mandat présidentiel de 7 à 5 ans qui soumet nos dirigeants politiques à des pressions permanentes en vue des prochaines échéances électorales, empêchant ainsi de penser le long terme. Ce qui est prévisionnel et prospectif s’en trouve diminué. A partir du mandat du Président Chirac, nous sommes entrés dans un cycle court-termiste notamment sous la pression des marchés financiers. Supprimer le Plan, disons le à nouveau, a été est une erreur majeure. C ‘était un lieu de rencontre entre syndicat, chefs d’entreprises, hauts fonctionnaires. Si ses prévisions étaient parfois erronées, il existait une parole libre débouchant sur des consensus économiques et sociaux.

Au niveau des entreprises, il n’y a pas eu véritablement d’appui aux think tanks sauf en ce qui concerne l’Institut de l’Entreprise et d’une certaine façon l’Institut Montaigne. Les entreprises ne vont donc pas assez loin dans leur soutien aux think tanks ni dans d’autres domaines comme dans les questions culturelles et de santé. Par rapport aux entreprises américaines, leur investissement est ridicule. C’est un problème de culture qui conduit à un rattrapage très lent avec pourtant des avantages fiscaux qui sont désormais quasiment les mêmes que dans les pays anglo-saxons.

Vous avez contribué à créer avec Marc Ullmann et présidé le Club des Vigilants, lorsque l’on crée un think tank à quoi pense t’on en terme de structuration pour rendre son organisation influente ?

Bernard Esambert : En effet, notre volonté était d’être influent, d’être écouté par les dirigeants politiques. Pour créer les nécessaires relais d’influence, nous disposons de dirigeants d’entreprises, de diplomates, de technocrates et de journalistes. Ces personnalités permettent d’avoir un accès plus direct et efficace auprès des acteurs des politiques publiques.

Nous avons également constitué des groupes de travail avec autant que faire se peut une large diffusion sous la forme de conférences, du site internet, d’ouvrages et de documents. Mais étrangement certaines de nos notes ont été davantages lues aux Etats-Unis qu’en France.

Peut-être parce qu’en France se pose encore la question de la légitimité de l’expertise ? La tradition administrative française entraîne le recours à des experts internes et tend à se méfier de groupes issus de la société civile comme le sont les think tanks.

Bernard Esambert : Je crains que vous n’ayez raison…

Biographie complète de Bernard Esambert

Retrouvez l’ouvrage sur internet : "Une vie d’influence, dans les coulisses de la 5ème république" publié en 2013 aux éditions Flammarion

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