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Think tanks et construction de l’Etat en Espagne

18 juin 2009 par Olivier URRUTIA

La crise économique mondiale qui touche très durement l’Espagne, a récemment incité les think tanks à privilégier les questions économiques. Les think tanks espagnols sont notamment amenés à s’interroger sur les bases du boom économique qu’a connu la péninsule depuis les années 80 et l’intégration à la CEE. Renouvelées, ces réflexions n’en demeurent pas moins profondément marquées par deux axes structurant la pensée politique dans le pays depuis le XVIIIème siècle : la forme de l’Etat et le choix du régime politique. En effet, la question des prérogatives de l’Etat central et celle du mode de régulation politique de la société sont deux sujets centraux du débat d’idées dans l’Espagne d’hier et d’aujourd’hui.
Ces deux sujets sont par ailleurs étroitement liés puisque les forces progressistes et conservatrices seront, en fonction des époques et des territoires concernés, tantôt partisanes d’un Etat central renforcé tantôt d’une autonomie élargie des sous-ensembles régionaux

Le territoire de l’Espagne actuel a connu dès le IIIème siècle avant JC plusieurs tentatives d’homogénéisation. Les carthaginois, les romains puis les wisigoths ont constitué des ensembles administratifs unifiés dont les limites correspondaient peu ou prou à l’Espagne actuelle. Pourtant ces premières formes d’intégration territoriale, réelles dans les provinces du pourtour méditerranéen, étaient plus formelles dans les provinces de l’intérieur ou de la côte atlantique. La « reconquista » sera ensuite un moment clé de composition de l’espace territorial. Les royaumes d’Aragon et de Castille s’affirment comme les acteurs prééminents : très homogènes et centralisés, disposant d’administrations modernes inspirées des pratiques arabes, ils auraient pu constituer les ferments d’un Etat fort et centralisé. L’union d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon qui ont achevé la « reconquista » pouvait d’ailleurs le laisser supposer. Mais leur successeur, Charles Quint, empereur Habsbourg qui réunit les héritages autrichiens et espagnols, va affirmer un projet universel fondé sur une accumulation des territoires en Europe et un développement économique lié à l’exploitation des colonies. L’extension de l’empire se fera donc au détriment de la construction de l’Etat et de l’homogénéisation du territoire espagnol. Le ciment d’une « nation » espagnole en gestation est alors une pratique étatique de la religion catholique de plus en plus intransigeante et exclusive.

Au début du XVIIIème siècle, le bourbon Philippe V, petit-fils de Louis XIV, tente par les décrets de Nueva Planta de diffuser le modèle absolutiste français. Les académies et sociétés royales qui se constituent tout au long du siècle seront des proto think tanks qui vont défendre la conception d’un Etat centralisé. Les jansénistes de l’Inquisition joueront également un rôle de promotion de l’idée centralisatrice en défendant une conception nationale de l’Eglise. Confronté à une crise économique latente qui réduit leurs ressources et à la division du front centralisateur lors de la diffusion des idées des Lumières, les différents souverains et leurs administrations ne pourront pas mener à bien l’intégralité de leur projet absolutiste.

Malgré un sentiment national qui progresse dans la population, notamment lors de l’occupation par les troupes de Napoléon, la construction étatique demeure fragile. Le XIXème siècle caractérisé en Espagne par une forte instabilité politique, va voir la question du régime politique s’ajouter à la problématique de la centralisation du pouvoir. Les libéraux puis les républicains défendent un régime politique dans lequel le roi n’a que peu voire plus de pouvoirs mais se divisent sur le degré de centralisation à donner au nouveau pouvoir. La Première République (1873-1874) oscillera ainsi entre république centralisée et Etat fédéral. Les conservateurs royalistes hésitent, eux, entre la tradition royale absolutiste et la volonté des élites périphériques, notamment rurales, de conserver pouvoir et autonomie vis-à-vis de Madrid. Il s’établit donc un équilibre précaire qui voit le maintien d’une certaine autonomie, de fait, de certaines provinces, sous couvert d’un centralisme affiché.
L’émergence de la question sociale au début du XXème siècle va s’ajouter à celle de l’Etat et à celle du régime politique. Cette conjonction va être l’un des facteurs déclencheurs de la guerre d’Espagne (1936-1939). Au départ, les positions du Front Populaire sont marquées par les mêmes divisions qu’à la fin du XIXème siècle. Mais le déroulement de la guerre et le ralliement aux progressistes d’un grand nombre d’autonomistes conservateurs vont figer les positions : le camp conservateur des généraux promeut un Etat centralisé doté d’un régime autoritaire et caractérisé par une politique sociale conservatrice, le camp progressiste défend une décentralisation avancée, une certaine égalité sociale et un régime parlementaire classique. Cette question du territoire est donc encore intiment liée à celles du régime politique et de la politique sociale.
Schématiquement, le paysage politique va demeurer structurer autour de ces deux pôles jusqu’à la libéralisation du début des années 80. Les think tanks modernes vont bien entendu prendre part à ce débat et contribuer à son renouvellement.

Les think tanks et la territorialité espagnole

Si la construction territoriale actuelle de l’Espagne paraît moderne et progressiste sous bien des aspects, cela ne va pas sans poser de problèmes politiques majeurs. La plupart des think tanks espagnols ont intégré parmi leurs principaux thèmes d’analyse celui de la territorialité et bataillent férocement à coup de publications et de conférences afin de promouvoir leur idéologie : union de l’Espagne autour d’un Etat fort pour la droite et décentralisation raisonnable pour la gauche. Ces polémiques parfois violentes ne sont pas sans rappeler - dans une moindre mesure, certes - celles qui précédèrent la guerre civile (1936-1939) et qui déchirèrent le pays. Comme alors, les conservateurs craignent que la décentralisation et les nationalismes régionaux entraînent la déliquescence de l’Etat et dans la foulée l’explosion de l’unité de l’Espagne, tandis que la gauche prétend à l’inverse renforcer l’adhésion de tous autour du concept d’Etat plurinational. Les principaux points de désaccord ? Education, ressources naturelles (eau), fiscalité, emploi, immigration, citoyenneté, défense, justice. Il est à noter toutefois, que la crise économique actuelle qui touche de plein fouet l’Espagne (crise des prêts bancaires, chômage en forte hausse, construction d’habitation paralysée, risque aggravé de récession...) ne fait qu’amplifier la tension et les confrontations.

La problématique est claire : les think tanks progressistes demandent une politique territoriale équitable, équilibrée, permettant de sauvegarder le modèle actuel d’un Etat central composé d’Autonomies « nationales » ménageant toutes les sensibilités.

Constitution et institutions

Le Grupo de Estudios Estrategicos (GEES) et la Fundacion para el Analisis y los Estudios Sociales (FAES) dénoncent les risques imminents d’implosion institutionnelle de l’Etat espagnol. C’est surtout la politique du gouvernement socialiste de Zapatero qui est jugée par trop permissive et dénoncée par les think tanks conservateurs qui évoquent un "darwinisme socialiste" ou un nouveau "national-socialisme" (GEES). Le GEES, le FAES et le Circulo de Empresarios considèrent que les concessions accordées par le gouvernement aux nationalistes sont un signe de faiblesse de l’Etat signant la fin du pacte constitutionnel de solidarité nationale et le démantèlement du pays. Les deux axes autour desquels s’articule l’argumentation du FAES et du GEES sont ceux des inégalités dans ces Autonomies selon les citoyens et le manque de solidarité et rejet d’avec le reste de l’Espagne. Mais le think tank catalan Fundacion Catalunya Oberta affirme que le but des socialistes et des conservateurs espagnols serait de liquider définitivement la revendication territoriale permanente dans certaines Autonomies.

Financement

Pour le GEES, l’autogestion régionale accrue des impôts implique moins de partage avec l’Etat ce qui porterait atteinte au pacte de solidarité nationale de financement avec les Autonomies les plus nécessiteuses (Andalousie, Extremadure). Le Circulo de Empresarios déplore le manque d’homogénéité des lois régissant les marchés autonomes ce qui crée du surcoût pour les entreprises afin de se mettre aux normes et donc des inégalités.

La Fundacion Sistema souligne que si des disparités entre Autonomies existent effectivement c’est parce que celles dirigées par le Parti Populaire s’ingénient à ne pas appliquer les décrets et les lois votés au Parlement. Stratégie politique visant à souligner l’impopularité de la politique gouvernementale et leur marginalisation financière. La loi des droits sociaux n’est qu’une résurgence de celle-ci. L’Etat propose de prendre en charge l’emploi et les soins des personnes handicapées en finançant chaque Autonomie à cet effet mais en contre - partie il leur incombe d’évaluer et de superviser le nombre d’handicapés sur leur territoire. A Madrid et à Valence, deux Autonomies de droite où le PP est très puissant, cette norme n’est pas suivie et, donc, le financement de l’Etat non plus. L’Autonomie de Valence boycotte les lois et programmes venant du gouvernement national sur les sujets ayant traits à l’eau, l’éducation, la citoyenneté, le financement... Alternativas propose que les gouvernements autonomes assument la responsabilité économique et politique de leurs décisions en matière de droit social. Il s’agit d’éviter le « compartimentage » fiscal de l’Etat qui impose des frontières régionales dans la redistribution des aides aux citoyens. A cet effet, il faudrait établir un plan définitif et plus détaillé que la loi actuelle du financement territorial. La réforme permettrait aussi de rattraper le retard infrastructurel accumulé injustement par certaines régions et notamment les deux villes autonomes, Ceuta et Melilla.

Linguistique, éducation, emploi

Les think tanks conservateurs, FAES et GEES notamment, considèrent que le droit à ce que la langue régionale soit reconnue d’usage officiel dans l’Autonomie concernée, porte préjudice aux Espagnols ne parlant que le Castillan (discrimination à l’embauche, inégalité face à la justice et à l’école...). La politique d’immersion linguistique menée par la Catalogne a eu pour conséquence la quasi disparition de l’autre langue officielle, le castillan, des établissements scolaires stigmatisant ainsi tous les citoyens ne parlant pas le catalan.

Sport

Le FAES dénonce ces rencontres sportives entre sélections régionales qui servent de théâtre aux revendications violentes des séparatistes qui en profitent pour brûler le drapeau Espagnol. De même que les Autonomies Basque et Catalane demandent à ce que leurs sélections « nationales » soient en mesure de participer dans les mêmes compétitions que la sélection espagnole symbolisant un peu plus la fin de l’Espagne.

A l’origine de ces maux selon les think tanks conservateurs : la reconnaissance de Zapatero des nouveaux statuts de la Catalogne et du Pays-Basque qui proclament leur existence comme nations. Du côté progressiste, la Fundacion Sistema, la Fundacion Alternativas, Nuevas Ideas para el Progreso et, dans une moindre mesure, le Real Instituto Elcano, se montrent plus tempérés et dénoncent justement cette atmosphère de crispation et d’opposition entre Autonomies crées par les think tanks conservateurs. Cependant, si les divergences sur les moyens sont profondes et nombreuses, l’ensemble des think tanks, conservateurs et progressistes, convergent sur l’importance de préserver l’union et la solidarité nationale. Enfin, des think tanks "nationalistes régionaux" ont fait leur apparition ces dernières années, communiquant parfois exclusivement dans leur langue avec pour objectif de créer des foyers de résistance à la droite nationale dans leur Autonomie et de faire pression sur le gouvernement socialiste de Zapatero afin de servir leurs intérêts communautaires.

Terrorisme et sécurité

Le FAES et le GEES reprochent aussi le dialogue de Zapatero avec la bande terroriste basque ETA leur permettant de se réorganiser et leur donnant le statut officiel d’interlocuteur de l’Etat, et avec les nationalistes indépendantistes Catalans, comme le parti Ezquerra Republicana, qui fomentent la violence, rejettent l’Espagne et qui se proposeraient de détruire l’unité du pays et de ses institutions. Les think tanks progressistes soulignent aussi certains disfonctionnements liés à l’hétérogénéité des moyens sur le territoire national. Le grand nombre de corps de police d’Etat et d’Autonomies serait à l’origine de fuites de prisonniers et de remises en liberté erronées. Ce serait l’illustration de la difficulté à faire cohabiter tradition "ducale" (centralisation du pouvoir) et modernité des statuts des Autonomies. Le plus efficient, selon ces organisations situées à gauche de l’échiquier politique, serait que le Président du gouvernement prenne sous sa responsabilité la charge des prisonniers comme c’est le cas avec le sport et la sécurité forestière pour les incendies. Centraliser les charges lorsqu’elles sont d’intérêt national.

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