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Regard sur les think tanks allemands

29 octobre 2007

Le paysage des think tanks allemands se distingue par sa singularité. Aux yeux des observateurs anglo-saxons, il est remarquable pour la persistance d’un « pragmatisme ennuyeux »(The Economist, 17 mai 1991). Si cette affirmation peut être tempérée par le développement de think tanks aux caractéristiques différenciées, elle est illustrée par la typologie des think tanks allemands et les paramètres de leur développement.

Selon la typologie de Martin Thunert [1], il existe quatre types de think tanks en Allemagne.

Les think tanks académiques représentent le groupe le plus important (plus de la moitié). Il peut être divisé en quatre sous-groupes :

- les think tanks de création gouvernementale mais travaillant indépendamment avec des références du secteur public : la SWP [2] et le BIOSt [3] ;
- les instituts non-universitaires : la plupart sont des instituts de la “liste bleue” ou appelés les instituts-société Leibniz [4] ;
- les centres affiliés aux universités avec recherche appliquée : le CAP [5].
- les think tanks académiques avec un financement privé prépondérant : la DGAP [6] ou encore la fondation Bertelsmann.

Presque tous les instituts de recherche fondés par le secteur public cherchent à diversifier leurs modes de financement (Weilemann, 2000 : p.171) grâce à la recherche contractuelle. Ils représentent 10 à 15 % de l’ensemble des think tanks germaniques. Il existe en Allemagne une gamme complète d’institutions « advocacy think tanks » représentant 30 à 40 % des think tanks, et qui comportent les caractéristiques des advocacy think tanks américains et anglais à leurs débuts. Le quatrième groupe (10 à 15 % selon Martin Thunert) représente ceux affiliés à un parti politique, aussi nommés « fondations politiques ». Acteurs particuliers des relations internationales, ces organisations sont plus importantes et mieux établies en Allemagne que nulle part ailleurs. L’Allemagne connaît une longue tradition de structures externes de recherche financées par le gouvernement mais tout à fait détachées des universités – tradition interrompue par l’ère nazie. Mais la limite entre les corps gouvernementaux de conseil, les instituts de recherche contractuels, les autres think tanks du secteur public et les think tanks indépendants est plus confuse que dans les autres pays.

Cette présentation nous encourage donc à examiner les trois principaux paramètres de développement des think tanks en Allemagne.

« Le pragmatisme non idéologique », comme principe directeur du travail des think tanks allemands, peut être attribué à une dévotion de la plupart des chercheurs à la scientificité et être partiellement compris comme le reflet de leurs fondements publics. William Wallace justifie la prévalence d’une recherche consensuelle et le respect pour la recherche impartiale par la « Germany’s broken History ». Aujourd’hui encore, il existe un large consensus pour donner la priorité à la scientificité au sein de la communauté des think tanks allemands [7]. Avoir un profil nettement partisan n’est pas perçu comme un avantage et ne pas être partisan n’est pas interprété comme un manque d’intérêt. Notons que ces instituts sont souvent indifférents à la pertinence pratique de leurs recherches. Il existe une explication à cela : depuis les années 1990, les think tanks académiques aux finances publiques sont évalués par le Wissenschaftsrat, un corps de conseil de l’Etat fédéral qui donne des recommandations et fait l’état des lieux des développements des établissements de recherche. Le critère retenu est celui de la norme académique. Les fonctions de « ideabrokerage » des think tanks ne sont pas prises en considération et certains think tanks académiques ont reçu une évaluation négative parce qu’ils étaient trop orientés vers la politique publique et trop éloignés de la recherche académique. La quasi exclusivité accordée au financement étatique est ainsi devenue contradictoire.Une tradition politique d’immobilité forge la personnalité des think tanks allemands : le monde des think tanks allemands est connu pour sa recherche consensuelle contrairement à celui des Anglosaxons. Le Royaume-Uni partage avec les États-Unis une tradition de politiques favorisant une prise de partie vigoureuse sur la base d’un processus de consensus large. Au contraire, la culture et la prise de décision politique post-guerre de l’Allemagne ont forgé des structures de coalition et des corporatismes de médiation d’intérêts liés au fédéralisme et à l’orientation consensuelle d’ « État social » allemand. Le développement d’idées « radicales » était ainsi relégué en marge du débat. Particulièrement lors des deux ou trois premières décennies de son histoire, la République Fédérale Allemande était caractérisée par une atmosphère apolitique.

Il existe un avis partagé par de nombreux intéressés : le manque de mobilité horizontale entre les carrières des différents secteurs. Les personnes avec des idées brillantes devraient pouvoir se déplacer facilement au cours de leur carrière d’une sphère à l’autre ; or en Allemagne, il existe toujours des portes hermétiques séparant les mondes politique, académique, journalistique et managérial. S’il existe un phénomène de revolving door entre les think tanks et les secteurs limitrophes de la vie publique, il s’agit de celui entre la sphère académique et celle des think tanks. Des chercheurs ont néanmoins commencé à développer des liens étroits avec le gouvernement en devenant conseillers des hommes politiques.

Il n’existe pas de système uniforme de structures de conseil à travers les différents niveaux et secteurs du gouvernement allemand.

Esquisser le futur des think tanks allemands entre leurs opportunités et leurs contraintes soulève différents points : ces think tanks possèdent un formidable potentiel pour jouer un rôle plus significatif sur la scène publique et politique dans le futur. Les pronostics et les analyses des experts sont devenus de plus en plus importants dans le débat public. La compétition entre les instituts établis et les nouveaux, orientés vers la pratique, va s’exacerber sur la scène allemande et internationale. Les idées utilisées dans la formation des politiques publiques le sont de plus en plus comme des produits commerciaux. Néanmoins, la coopération entre les think tanks et les commissions gouvernementales peut être optimisée. Les think tanks doivent avoir le sens de l’initiative, être pragmatiques dans leur recherche et devraient davantage accorder leurs activités à leur propre agenda et moins à celui imposé par des travaux contractuels.

La réalité en Allemagne est pourtant différente : les think tanks, particulièrement les instituts académiques, ont des messages parfois incohérents selon leur audience et leurs sponsors. Les premiers leur demandent de devenir davantage pertinents et stratégiques à l’égard de la réalité politique. Le marketing des idées et le clientélisme sont perçus comme des points faibles de la plupart des instituts, objet d’amélioration ou même sujet de préoccupation. La scène des think tanks germaniques, historiquement conduite par des demandes de l’État et par la médiation des intérêts d’entreprises se trouve dans une situation inconfortable. La quasi exclusivité accordée au financement étatique est devenue contradictoire : un nombre considérable d’instituts craignent de devenir des fournisseurs d’idées de peur de diversifier leur audience, dont ils ne connaissent pas toujours les demandes et les besoins.

Une nouvelle génération de directeurs de recherche, d’universitaires orientés vers la politique publique change lentement la culture politique de la recherche en Allemagne. Cette nouvelle génération ne fait pas l’objet de la même suspicion qu’il y a vingt ou trente ans. Certains nouveaux directeurs et membres des conseils – particulièrement dans les instituts de recherche en économie et en politique étrangère [8] – demandent à leur personnel de produire une recherche plus compétitive et plus tranchée afin de développer une réflexion orientée vers l’action (policy-oriented).

L’avenir des think tanks allemands semble se trouver dans l’éclectisme selon Martin Thunert, et ce malgré les risques que cela implique. Un certain nombre d’instituts, tels que l’Institute of International Economics, la Brookings Institution ou plus récemment la Demos à Londres semblent prendre cette direction. Ces think tanks ne prétendent pas être non idéologiques mais plus éclectiques dans le choix de leurs paradigmes d’analyse, leurs aires de recherche et leurs modes opératoires. Leur but est de trouver des solutions pragmatiques non pour s’efforcer d’apparaître purement non idéologiques mais afin d’être moins liés à l’Etat. Ainsi, les approches technocratiques et concentrées sur l’Etat et les « advocacy think tanks » ayant une idéologie particulière peuvent être complétées par de nouveaux types de think tanks.

Notes

[2Stiftung Wissenschaft und Politik / fondation pour la science et la politique

[3L’Institut fédéral pour la Russie, les études sur l’Europe de l’Est et internationales

[4En 1975, le gouvernement fédéral et les Länder ont élargi la structure de l’accord sur la promotion pour la recherche afin d’inclure les institutions de recherche indépendantes d’importance supra régionale, d’intérêt scientifique national et remplissant des fonctions de service. La liste des institutions pouvant recevoir une aide financière a été rédigée dans un accord de 1977 sur du papier bleu. C’est de là que vient le nom de la « liste bleue » qui a été récemment renommée « Wissenschaftsgemeinschaft / communauté scientifique Gottfried Wilhelm Leibniz (Leibniz Gesellschaft) »

[5Centrum für Angewandte Politikforschung / le Centre de recherche de politique appliquée

[6Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik / Société allemande de politique étrangère

[7Les conclusions suivantes résultent d’une étude qui a été réalisée parmi un échantillon de 22 think tanks allemands qui sont représentatifs de la communauté des think tanks en Allemagne. Cela inclut les départements de recherche des fondations politiques, les instituts de recherche d’économie, les instituts avec des activités concentrées sur l’international, des organisations de recherche contractuelles, des centres affiliés à des universités, des “operating foundations”, etc. (Wallace, 1994).

[8Tel que l’institut de recherche de la DGAP depuis l’arrivée en 2003 de son nouveau Directeur Otto Wolff, Dr. Eberhard Sandschneider.

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