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Les Think Tanks en Italie

29 novembre 2010 par C, Mathilde SOYER

Réceptacle de la pensée politique gréco-romaine, berceau de la Papauté, unifiée par le patriotisme révolutionnaire, brutalisée par le fascisme, troublée par la partitocratie démocrate chrétienne, hypnotisée par le berlusconisme triomphant, la péninsule italienne est depuis mille ans au cœur de phénomènes qui débordent souvent ses frontières.

L’Italie a ainsi souvent été un laboratoire au sein duquel se sont progressivement dessinés les contours des régimes politiques modernes. Au cœur des conflits entre puissances, riche de quelques uns des principaux penseurs politiques de l’histoire occidentale, l’Italie a eu une influence intellectuelle décisive sur ses voisins européens qui dessinèrent ensuite notre monde moderne.
C’est cette influence européenne et universelle que tentent, avec plus ou moins de succès, d’entretenir les think tanks italiens.

Cette influence millénaire est essentiellement liée au fait que l’Italie fut un champ de contradiction entre défenseurs de sources différentes de légitimation du pouvoir politique.

Pouvoir temporel contre pouvoir spirituel

Après la chute de l’Empire Romain, l’Italie est un terrain d’affrontements entre « barbares » et byzantins. Tous les protagonistes vont s’appuyer sur la seule force morale et politique qui ait survécu à l’Empire Romain d’Occident : l’Eglise. Les byzantins poursuivent alors une chimère qui va marquer l’histoire de la péninsule jusqu’au XIXème siècle : ils espèrent renouer le fil rompu de l’histoire impériale en Occident. Ce mythe sera repris par les Carolingiens puis par les Othoniens. L’Eglise Universelle est alors conçue par ces puissants monarques comme une source de légitimation. Elle sera le ciment spirituel de l’Empire restauré. Les papes des IX et XXème siècles produisent une réflexion riche sur le régime politique idéal. L’un des plus fameux, Sylvestre II, né au monde profane Gerbert d’Aurillac, appuie ses réflexions sur des auteurs latins et grecs cinq cents ans avant la Renaissance.

Mais le conflit de légitimité va progressivement se déplacer : les Papes entendent satisfaire leurs ambitions terrestres en unifiant à leur profit la péninsule, les monarques européens souhaitent davantage de latitude, l’Empereur considère l’Italie comme partie intégrante de ses territoires, la bourgeoisie qui profite du développement des échanges terrestres et maritimes aspire au pouvoir politique. C’est l’affrontement pour la primauté du pouvoir : le pouvoir spirituel du Pape est-il supérieur au pouvoir terrestre de l’Empereur ? Des factions, parfois assimilés à des proto-partis, se déchirent au sein du Saint-Empire et dans les villes italiennes : les Guelfes, partisans du Pape, et les Gibelins, partisans de l’Empereur. Schématiquement, les forces en présence sont déjà représentatives des antagonismes sociologiques qui aboutiront aux évolutions vers le régime absolutiste. Le parti Guelfe s’appuie sur les nobles concurrents de l’Empereur, les Gibelins regroupent la bourgeoisie urbaine qui aspire à davantage d’autonomie politique. C’est le début d’un mouvement qui verra en Europe Occidentale la construction d’une nouvelle légitimité de monarques de « Droit Divin » beaucoup plus indépendants du Pape. Chaque camp a ses producteurs d’idées qui légitiment leurs positions : par exemple, Bernard de Clairvaux développe la théorie des deux Glaives qui suppose la supériorité du Pape. Plus tard, Nicolas Machiavel, au début du XVIème siècle, pensera une vie politique dans laquelle le Prince assure son pouvoir par son habileté à gouverner plus que par sa légitimité traditionnelle.

Patriotisme contre monarchisme

L’Italie divisée de la fin de l’Ancien Régime est un terreau très propice au développement des idées révolutionnaires françaises. Un mouvement politique et intellectuel puissant se développe au début du XIXème siècle qui théorise une nouvelle légitimité du pouvoir. Légitimité d’un espace politique unifié par la culture et un projet commun de vivre ensemble contre le caractère apatride de la Papauté ou de monarchie « importées » et imposées par les puissances extérieures.

Ce mouvement porté par des cercles, des sociétés secrètes productrices d’idées politiques innovantes comme la Charbonnerie, se traduira par un vaste mouvement de Risorgimento, de renaissance d’une Italie unifiée et démocratique. De grandes figures d’intellectuels militants et combattants émergent comme Mazzini ou Garibaldi. Mais l’unification réalisée par Cavour en 1870, sous l’égide de la dynastie de Savoie, sera davantage une conquête du Sud par le Nord, comme le dénonçait Gramsci, et le développement d’un libéralisme bourgeois qu’une incarnation de l’idéal patriotique, fraternel et démocratique des révolutionnaires du XIXème siècle. En outre, le régime s’est aliéné les catholiques en privant le Pape de ses Etats.

Fascisme contre libéralisme

C’est ce régime affaibli, miné par la question sociale et ébranlé par la guerre que le fascisme jettera à bas au début des années 20. Pensé comme la régénérescence d’une nation italienne à l’histoire mythifiée et magnifiée, le fascisme est une synthèse de nationalisme agressif et de scientisme exacerbé. Dès la fin du XIXème siècle, des « think tanks » ont jeté les bases de la pensée fasciste. Certains membres de ces groupes, comme les « néo-machiavéliens », Pareto, Mosca ou Fischer, dénoncent le régime libéral comme « ploutocratie démagogique » et appellent de leurs vœux un régime fondé sur le rationalisme scientifique ayant pour vocation l’efficience économique. D’autres sociétés de pensées s’intéressent aux relations internationales et incite l’Italie à se bâtir un empire colonial au nom de sa grandeur perdue et d’une mission universelle héritée de l’Empire Romain.

Le fascisme sera la synthèse de ces deux mouvements de pensée. Il constituera incontestablement une innovation politique originale qui va profondément marquer le monde de l’Entre-deux-guerres. Après la seconde guerre mondiale, l’affrontement idéologique entre fascisme et libéralisme ne disparait pas de la scène politique italienne.

En 1945, se met en place un système de partis qui a vocation à représenter l’ensemble de la population italienne et à surmonter les divisions qui ont affaibli les régimes précédant la période fasciste. Il s’agit de réconcilier catholiques et laïcs, Nord industriel et Sud rural, ouvriers et bourgeoisie, conservateurs et progressistes. La Démocratie-Chrétienne d’Alcide de Gasperi, crée en 1942, a vocation à être la force politique qui impulsera ce renouveau. Mais rapidement prisonnier de la Guerre Froide et d’un affrontement violent entre extrême-droite et extrême-gauche la scène politique italienne se fige autour d’une « partitocratie » corrompue qui voit une multitude de partis centristes se coaliser à tour de rôle, autour de la Démocratie Chrétienne, pour conserver le pouvoir.

Cette période est caractérisée par un considérable appauvrissement de la pensée politique et un retard considérable pris par les think tanks italiens sur leurs homologues européens. Il faut attendre la fin de la Guerre Froide et l’élan moral suscité par la lutte contre la Mafia pour voir se constituer une véritable scène italienne des think tanks.

Les Think-tanks à l’italienne

Les Think-tanks italiens qui se structurent ou se consolident après la guerre froide sont de taille et de budget très hétérogènes. Ils ont néanmoins la caractéristique commune d’être relativement dépendants des contrats de recherche, passés essentiellement au nom de clients gouvernementaux, qui sont leur principale source de financement. L’autodétermination de l’agenda de ces structures semble ainsi relativement limitée en Italie, même si la marge de manœuvre dévolue au think tank dans la reformulation de la commande publique est loin d’être négligeable.

Seconde spécificité du modèle italien : l’omniprésence des universitaires dans les thinktanks. Les liens entre monde académique, monde politique, et instituts de recherche semblent en effet assez forts, symbolisés par le parcours de certains grands universitaires tour à tour parties prenantes aux recherches d’un think tank, consultants au cœur de l’administration, puis ayant finalement sauté le pas et embrassé une carrière politique.

Troisième fait marquant : les productions des think tanks italiens se concentrent en grande partie sur les questions économiques et sociales liées à la politique intérieure. C’est de fait dans ce secteur que leurs études sont les plus investies et utilisées par les différentes administrations. En revanche, malgré un intérêt croissant de l’opinion publique depuis les années 90 pour la politique étrangère et la place de l’Italie dans les Relations Internationales, les think tanks italiens se sont très peu saisis de ces enjeux. Il est vrai aussi que le Département des affaires étrangères s’est montré peu sensible à l’apport de nouvelles connaissances dans ce domaine, restant attaché aux anciens paradigmes, et que les relations internationales sont faiblement institutionnalisées en Italie.
Seule l’Union européenne, dans le cadre de l’élargissement, fait l’objet d’études et d’analyses croissantes. La naissance de la zone Euro et l’impact grandissant des normes européennes expliquent assez logiquement cet intérêt fort : l’U.E devient de fait autant un sujet de politique intérieure que de politique extérieure.

Montée en puissance des « policy clubs » et positionnement des think tanks « classiques »

Si les parcours personnels évoqués précédemment montrent des connexions entre chercheurs et monde politique, les thinks tanks en tant qu’organisations sont traditionnellement peu idéologisés. La bipolarisation de l’échiquier politique qui intervient dans les années 90 après quatre décennies de gouvernements démocrates-chrétiens n’affecte pas cette pratique. Il s’agit d’une nouvelle particularité italienne, eu égard aux milieux américains et anglo-saxons qui voient à la même période nombre de leurs think tanks soutenir fortement le paradigme néo-libéral dans l’intérêt des conservateurs.

Pour tenter d’expliquer ce positionnement, on peut rappeler que les think tanks fonctionnant majoritairement en Italie comme des « organismes à contrats de recherche », un partisanisme radical mettrait à mal leur crédibilité. Ils tendent donc davantage à rester une référence méthodologique et un lieu d’expertise relativement indépendant au service des politiques publiques et de l’administration.

En parallèle de ces instituts « classiques » émergent cependant ce que l’on peut appeler des « clubs politiques », qui sont eux clairement partisans et parfois même directement au service d’un homme politique. S’ils ne partagent pas l’ensemble des caractéristiques des think tanks leur donnant droit à la même dénomination (certain degré d’indépendance, permanence du personnel de recherche…), ils ont néanmoins une grande visibilité médiatique, connaissent de forts succès éditoriaux, et impactent fortement les débats soumis à l’opinion publique. Ils constituent ainsi objectivement un défi pour les Instituts italiens traditionnels, même si la stratégie de ces nouvelles structures hybrides vise davantage à influencer les campagnes électorales que le processus d’élaboration des politiques publiques.

Les think-tanks et leur impact dans le système italien

La question de l’influence réelle des Think-tanks dans les bouleversements politiques des dernières décennies est, dans les travaux de nombreux politistes, centrale. L’Italie a en effet fait face dans les années 90 à deux changements majeurs : l’évolution des lois électorales, qui a permis la mis en place d’une alternance politique, et l’assainissement des finances de l’Etat.

Les Think-tanks italiens sont restés majoritairement hors du débat sur les changements électoraux (même si certains de leurs leaders s’y sont personnellement impliqués), essentiellement parce qu’ils travaillent peu sur les questions constitutionnelles ou de réforme du régime. En revanche, ils semblent avoir joué un rôle clé dans l’avènement du nouveau paradigme économique (qui s’impose également dans de nombreux autres pays de l’UE à la même époque), faisant de la santé des finances publiques une priorité.

D’une part, comme il est mentionné précédemment, les think tanks ont fortement investi le champ économique et social. Leurs productions y sont intensives et reconnues par le monde politique. Ils ont ainsi « préparé » ces réformes en disséminant au fil des rapports des idées, analyses, chiffres, slogans, angles de vue, sur la dégradation des finances publiques de l’Etat, l’opportunité de l’intégration économique européenne…influençant avec ces arguments le climat d’opinion. D’autre part, les think tanks , de par leurs statuts, ont pu proposer « un discours sur la politique économique structuré en terme d’analyse économique objective » . On retrouve ici l’hypothèse, formulée par certains politistes, selon laquelle ces instituts fonctionneraient comme des « forums de politiques publiques ». Ils favoriseraient ainsi l’émergence de consensus apparaissant au-dessus des logiques partisanes, au-delà des querelles idéologiques ; même si l’on peut rétorquer que des choix comme l’adhésion aux critères de convergences de l’UE, bien qu’issus de démonstrations rigoureuses et présentés dans cette perspective comme« logiques », restent éminemment politiques.

Perspectives

Les think tanks italiens semblent avoir bien résisté dans une période de transition politique. Le contexte actuel suggère néanmoins quelques évolutions : la nécessité d’internationaliser leur marché d’études comme leurs sujets de recherche, de renforcer au sein de leurs équipes les « professionnels » - au détriment des universitaires - pour répondre aux nouveaux besoins d’expertise, et de se positionner par rapport à l’influence grandissante des « policy clubs » dans l’opinion publique.

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