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La république tchèque

20 mai 2009

Le 1er janvier 2009, la République tchèque a pris pour la première fois la tête de l’Union européenne. Malgré un euroscepticisme parfois affiché jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat, cette présidence est l’occasion pour la République d’afficher et de revendiquer sa place dans le concert des nations européennes. Après la période de domination soviétique et une période de transition vers le modèle économique et politique occidental parfois difficile et douloureuse, cette présidence sera également l’occasion pour la Tchéquie de montrer que, riche d’une longue histoire intellectuelle, elle occupe toujours un rôle central dans la production d’idées. Une occasion aussi de prouver que l’idée européiste née sur les décombres de l’empire des Habsbourg vit, se développe et s’enrichit dans les cercles de pensées et de réflexion de Prague, Brno ou Olomouc. Depuis la « révolution de velours », un certain nombre de think tanks ont vu le jour. Les plus prestigieux et les plus prolifiques d’entre eux sont aujourd’hui au coeur des réflexions européennes sur les politiques publiques.

Les think tanks tchèques d’aujourd’hui sont les héritiers d’une très ancienne et très riche tradition de réflexions critiques. Cette tradition est dominée par la question centrale de la construction permanente d’une identité nationale dans les domaines culturel, politique et économique. Le « rideau de fer descendu » sur l’Europe n’a pas éteint cette lignée intellectuelle et le retour au modèle libéral quelques décennies plus tard a provoqué l’émergence de think tanks calqués sur le modèle américain.

Un foyer intellectuel européen

L’histoire de l’Etat tchèque, c’est d’abord celui d’un royaume : le royaume de Bohème. D’abord constitué en duché sur les marches du Saint-Empire, la Bohème devient royaume, par décision de l’Empereur, en 1086. Dès lors arrimé à l’Europe occidentale, cet Etat féodal sera partie prenante de tous les développements économiques et politiques. C’est le roi de Bohème Charles Ier, devenu empereur sous le nom de Charles IV, qui va donner au royaume une impulsion décisive et jeter les bases de la tradition intellectuelle tchèque dont sont issus les think tanks d’aujourd’hui. En 1348, est crée sur le modèle des universités de Bologne et de Paris, l’université Charles de Prague. C’est alors la première université de ce type en Europe de l’Est et elle va connaître une destinée formidable, devenant un foyer central de la production d’idées en Europe. Dès 1356, elle joue un rôle central dans la rédaction de la « Bulle d’or », promulguée par l’empereur Charles IV, qui codifie et stabilise les principes et les modalités de l’élection de l’empereur, notamment en identifiant sept princes-électeurs (dont le roi de Bohème). Les légistes de l’université Charles, en préconisant certains des trente-un articles que compte la Bulle, ont de fait agi comme certains membres de think tanks d’aujourd’hui.

L’université sera à nouveau au coeur de la production d’idées en Europe, au début du XVe siècle, lorsque son recteur, Jan Hus, s’appuie sur les thèses de John Wyclif pour contester les pratiques de la papauté et réclamer une réforme profonde de l’Eglise. Cette contribution théologique de Jan Hus jouera un rôle essentiel et précurseur dans le grand schisme de l’Eglise d’Occident qui s’annonce et se concrétisera un siècle plus tard avec Luther et Calvin. Mais l’apport intellectuel de l’université n’est pas exclusivement théologique puisque Jan Hus et ses assistants feront également oeuvre de linguistes en définissant une orthographe de la langue tchèque qui sera également utilisée pour le croate, le slovène et le slovaque.

L’université joue alors un rôle de proto-think tank au sein de l’Empire, par son influence politique aussi bien que religieuse. Le rayonnement de l’université restera européen, notamment sous l’empereur Rodolphe II, jusqu’au XVIIe siècle. La mainmise des Habsbourg marginalise progressivement Prague et son université, qui cesse d’être le centre d’une réflexion politique et religieuse innovante.

Naissance d’une figure tchèque : l’intellectuel-homme politique.

Ce mouvement de déclin s’inverse au XIXe siècle : le « Printemps des Peuples » se traduit dans les actuels territoires composant la République tchèque par un puissant mouvement de réflexion qui vise à définir une véritable identité nationale et un projet politique commun.

Mythifiant certaines des figures intellectuelles du passé, comme Jan Hus, des groupes se constituent qui vont proposer des politiques alternatives à celles pratiquées par l’Empereur de Vienne. Ils souhaitent que leur spécificité culturelle soit reconnue et que cette reconnaissance s’accompagne de droits politiques nouveaux.

Les acteurs de ce mouvement se veulent penseurs autant qu’hommes d’action politique, ce qui constituera désormais une spécificité tchèque. Ainsi, Frantisek Palacky, historien, rédacteur à La Revue du musée de l’histoire tchèque, première revue intégralement en langue tchèque, sera également l’une des figures des « vieux Tchèques », premier mouvement politique qui cherche à faire évoluer les structures de l’empire des Habsbourg. Son précurseur, Joseph Jungmann, était philologue ; son successeur, et beau-fils, Frantisek Ladislav Rieger, économiste. Ces scientifiques, écrivains, économistes, s’engagent dans le combat politique et tentent de se faire élire à la Diète de Bohème. Mais ce faisant, ils continuent à penser un modèle politique alternatif à la monarchie, désormais bicéphale, de Vienne et Budapest.

Les « jeunes Tchèques », mouvement qui apparaît à la fin du XIXe siècle, a des revendications autonomistes, voire indépendantistes, plus tranchées. Toutefois, leurs membres sont aussi des intellectuels-hommes politiques. Tomas Masaryk, futur président de la Première République de Tchécoslovaquie, est un sociologue et philosophe de réputation internationale. Edvard Benès, qui lui succèdera à la tête de la nouvelle république, est juriste et politologue. Ce sont ces « jeunes Tchèques » qui prennent le pouvoir au lendemain de la Première Guerre mondiale et qui perpétuent, jusqu’à l’invasion nazie, cette spécificité tchèque. Il est également notable qu’au cours du XIXe siècle l’université Charles redevient le pivot de la vie intellectuelle et politique tchèque. Elle fournira l’essentiel du personnel politique des partis autonomistes et de la Première République.

La parenthèse soviétique : mort et renaissance de l’intellectuel-homme politique

En 1948, le « coup de Prague » fait basculer la Tchécoslovaquie dans le camp de l’URSS. Dès lors, système politique et système de production d’idées sont calqués sur ceux du grand frère soviétique (se reporter, à ce sujet, au Think n°2, ). La production de politiques publiques est le fait d’organismes de la sphère étatique qui entretiennent des rapports plus ou moins étroits avec le parti communiste, à l’image de l’école supérieure d’économie de Prague.
Pourtant, à partir des années 60, la pensée politique tchèque renoue avec sa tradition d’indépendance. Le « printemps de Prague » est la traduction politique de la réflexion de cercles issus du coeur même du parti communiste. Alexandre Dubcek, secrétaire général du PC et initiateur politique du « socialisme à visage humain », sera la figure de proue de ces cercles, parmi lesquels on comptera Ota Sik, économiste reconnu du bloc de l’Est, Oldrich Cernik ou encore Frantisek Kriegel. Ces cercles faisaient oeuvre de think tanks en développant une pensée extrêmement innovante qui prônait une réforme profonde des structures économiques et politiques sans remettre en cause le principe du socialisme.

Après l’invasion soviétique et les débuts de la « normalisation », la pensée politique indépendante trouve, dans les années 70, refuge au sein de groupes d’intellectuels qui sont en dehors du parti communiste.
Le plus connu d’entre eux se constitue autour d’une pétition en faveur du respect des droits de l’homme : la Charte 77. Ce groupe évoluera progressivement vers une réflexion globale sur le système politique et économique. Ses membres sont des intellectuels issus d’horizons divers, de Jiri Dienstbier, journaliste, à Jan Patocka, philosophe. Un certain nombre d’entre eux, dont le plus fameux, Vaclav Havel, joueront un rôle politique après la chute du Mur de Berlin. Avec le « Printemps de Prague » et les groupes dissidents, la République tchèque retrouve la figure de l’intellectuel-homme politique.

La normalisation libérale : la diffusion du modèle américain

Après la « Révolution de Velours », la figure de l’intellectuel-homme politique demeure centrale en Tchéquie. Vaclav Havel, puis Vaclav Klaus, économiste reconnu, ont été ou sont encore président de la République. Mais le modèle américain du think tank a été peu à peu importé par des responsables tchèques ayant été formés aux Etats-Unis, comme Vaclav Klaus Aujourd’hui, ces think tanks, encore peu nombreux, sont structurés autour de deux problématiques centrales : la diffusion des principes du libéralisme économique (Liberalni Institut, Centre pour l’économie et la politique, etc.) et la place de la Tchéquie dans l’Union européenne (Euroskop, Institut Of International Relations, Europeum, etc.). Les think tanks libéraux connaissent un déclin relatif depuis le début des années 2000, puisque les principes de l’économie de marché ne sont plus guère contestés et que l’économie tchèque est très ouverte. Au contraire, les think tanks travaillant sur l’Europe ont le vent en poupe et nouent de plus en plus de relations avec leurs voisins européens.

Dans la tradition tchèque, les think tanks, conçus comme des centres de réflexion politique innovante hors du jeu traditionnel des partis politiques, n’existent pas. En Tchéquie, les producteurs d’idée et d’idéologie sont d’abord les acteurs de la vie politique. Cette caractéristique n’est pas à proprement parler tchèque puisque d’autres pays ont également connu cette figure de l’intellectuel-homme politique, mais nulle part ailleurs elle n’a connu une telle ampleur.

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