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En Espagne, les think tanks sont encore à l’état embryonnaire

29 juillet 2012 par Francesc PONSA

En Espagne, le phénomène « think tank » en est encore à sa phase embryonnaire, comparé à la longue tradition de ces institutions aux États-Unis. Selon le classement annuel réalisé par l’Université de Pennsylvanie portant sur les think tanks dans le monde, l’Espagne en compte 55 et occupe le 19e rang des pays en fonction du nombre de think tanks.

On peut aujourd’hui constater qu’à l’instar de ce qui s’est passé dans les pays anglo-saxons dans les années 1980, l’Espagne vit une période de forte croissance du nombre de laboratoires d’idées et un véritable effort de ces derniers pour développer leur notoriété publique.

Clubs de réflexion pendant le franquisme

La science représentait un problème majeur pour la doctrine nationale-catholique franquiste qui la considérait comme étant à l’origine des maux dont souffrait la société espagnole : éloge de la Raison, matérialisme, baisse de la pratique religieuse et effritement de la foi. Si le régime franquiste autorisa l’existence de laboratoires d’idées, ceux-ci n’étaient absolument pas indépendants. Ainsi furent créés l’Instituto d’Estudios Agrosociales (1947), l’Instituto d’Estudios Políticos (1939) et l’Instituto d’Estudios de Opinión Pública (1964). Toutes ces institutions étaient contrôlées par le pouvoir en place et servaient directement ses intérêts.

En plus de ces clubs de pensée, furent créés et développés, au sein même de l’administration centrale, des organismes spécialisés dans l’analyse de problématiques relevant en fait de la compétence des différents ministères. Par exemple, le ministère de l’Industrie élabora d’importantes observations sur l’économie espagnole en passant par le Servicio de Estudios del Instituto Nacional de Industria. C’est ce qui explique en grande partie qu’au retour à la démocratie, il existait déjà une organisation institutionnelle sur laquelle se reposèrent les différents gouvernements démocratiques, sans pour autant que ceux-ci lui confèrent un rôle déterminant dans l’élaboration et la mise en place de politiques publiques.

Au-delà de ces organisations publiques créées pendant la dictature par le régime en place, des clubs de réflexion privés virent le jour, parmi lesquels la Fundación de Estudios Sociales y de Sociologia Aplicada (FOESSA, 1965). Impulsée par l’institution Caritas Española, FOESSA a pour mission principale la connaissance précise de la situation sociale en Espagne, son évolution et la mise en relation des différents acteurs du domaine.

Mais le franquisme a surtout été un frein à l’apparition de laboratoires d’idées dans le pays. Cela explique en grande partie l’absence de tradition de clubs de réflexion dans l’Espagne actuelle, contrairement à d’autres situations nationales. Ce qui finalement est assez paradoxal en regard de la première tentative espagnole pour mettre en place un système stable d’information et d’expertise au service de la prise de décision publique, qui remonte à la création de l’Instituto Nacional de Estadísticas (INE), en 1877.

Quelques années après, en 1907, fut créée la Junta para Ampliación de Estudios e Investigaciones Cientificas (JAE), présidée par Santiago Ramon y Cajal qui appuya l’émergence de centres de recherche et dota de bourses les scientifiques étudiant à l’étranger. Cependant, l’esprit humaniste et positiviste qui régnait alors au JAE était considéré comme une menace pour les principes moraux et religieux de la nation par les groupes proches de l’idéologie catholique traditionnelle. Et c’est pour cette même raison que le régime franquiste décida de la conduite d’une nouvelle politique scientifique par l’Instituto de España (1938) et le Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC, 1939).

Si le premier s’inspire, dans sa structure, de l’Institut de France, c’est surtout la nouvelle Académie d’Italie - qui permet a Mussolini « d’encadrer » la vénérable Académie de Lincei - qui sert de modèle au régime franquiste et qui répond ainsi à sa volonté de contrôle des institutions scientifiques. Dans la pratique, l’Instituto de España signifia plus de contrôle, d’encadrement et de dirigisme pour le monde de la culture. Mais dans le domaine scientifique, il y eut continuité avec le travail réalisé auparavant par le JAE. Ce qui ne fut pas du goût des responsables de la politique scientifique franquiste, qui prétendaient éradiquer l’idée en vogue que la science remplacerait la religion. Et pour ce faire, le CSIC, une institution visant à lancer une nouvelle communauté scientifique, fut créé. Son objectif principal était de dépasser l’affrontement entre les tenants de la foi et ceux de la raison, qui découlait de la révolution scientifique. Il fallait établir une nouvelle forme de connaissance qui serait subordonnée à Dieu et à la Patrie.

Le premier think tank espagnol

La Fundación Pablo Iglesias (1926), qui prit le nom du fondateur du Partido Socialista Obrero Español et de l’Unión General de Trabajadores (UGT), est considérée comme le premier véritable laboratoire d’idées espagnol. La fondation fut créée un an après la mort d’Iglesias par un groupe de travailleurs organisés en syndicat, El Trabajo, dont le but était de diffuser largement la pensée socialiste. Mais la Guerre civile espagnole et la dictature qui s’ensuivit paralyseront les tentatives d’évolution et de développement de la fondation qui restera inactive jusqu’à la transition démocratique. C’est le 15 octobre 1977 que le PSOE reprit l’idée de départ de la Fundación Pablo Iglesias lors d’un acte symbolique réunissant les grandes figures du mouvement socialiste européen de l’époque, Olaf Palme, Willy Brandt ou Bruno Kreisky. Aujourd’hui, la fondation est partie intégrante de la Fundación Ideas (acronyme de Égalité [Igualdad], Droit, Écologie, Action, Solidarité) ; une macro-fondation qui réunit tous les centres et institutions de la formation socialiste sous le sceau du renouvellement de la pensée progressiste espagnole.

À l’instar de la situation de la Fundación Pablo Iglesias, le retour à la démocratie favorisa la création d’autres clubs centrés sur les domaines de l’économie et de la politique, comme le Circulo de Empresarios (1977) ou l’Instituto de Estudios Económicos (1979). Dès lors, l’apparition d’institutions visant à générer de la connaissance fut notable et s’accompagna d’une ouverture à d’autres champs d’expertise comme les relations institutionnelles et l’écologie. Le changement de contexte politique, économique et social vit une présence accrue de l’Espagne sur la scène internationale (surtout dans les années 1980) et facilita l’émergence de think tanks experts en relations internationales et en sécurité, les plus réputés étant le Real Instituto Elcano, le Grupo de Estudios Estratégicos (GEES) et la Fundación para las Relaciones Internacionales y el Diálogo Exterior (FRIDE).

Deux étapes dans le développement des think tanks

Deux étapes bien distinctes ont marqué l’émergence des laboratoires d’idées en Espagne. La première couvre la période de 1980 à 2000. Un nombre réduit de centres de recherche, dont l’influence sur les questions de politique et d’économie est relativement limitée, vit le jour. L’objectif de ces organisations, tels que l’Instituto de Estudios Económicos (1979), la Fundación de las Cajas de Ahorro (1980), la Confederación Española de Organizaciones Empresariales (1977) ou encore le Círculo de Empresarios (1970), était d’adapter l’économie espagnole au système de l’Union européenne. Les pouvoirs publics participèrent aussi au phénomène en facilitant la création du Servicio de Estudios del Banco de España ou de l’Instituto de Estudios Fiscales, ce dernier dépendant directement du ministère de l’Économie et des Impôts.

La seconde étape remonte au début du XXIe siècle. De nouveaux clubs de réflexion intéressés par l’actualité et le mode de fonctionnement des think tanks nord-americains firent leur apparition et, en particulier, les premiers de tendance néolibérale : Poder Limitado (2007), la Fundación Burke (2006), l’Instituto Juan de Mariana (2005) et l’Institución Futuro (2001).

L’avènement de la démocratie en Espagne permit la naissance et le développement des think tanks dans le pays. Pourtant, la jeunesse du phénomène, le manque de visibilité dans les media et l’absence de philanthropie privée sont des écueils majeurs. La crise économique qui frappe de plein fouet l’Espagne et qui semble s’installer est venue s’ajouter à la liste des freins limitant les think tanks espagnols dans leur développement.

Traduit de l’espagnol par Olivier Urrutia.

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