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Coupe du monde football 2010 : Quelles victoires pour l’Espagne ?

19 août 2010 par Olivier URRUTIA

L’Afrique du Sud était le pays idoine pour le sacre espagnol. L’Apartheid vaincue, Nelson Mandela avait décidé que le rugby serait plus efficace que de grands discours politiques ou des lois pour contribuer à un rapprochement entre les communautés noire et blanche et définir ainsi une identité nationale commune. Si le pari a en partie réussi, la victoire des Springboks y a été pour beaucoup. En Espagne, certains ne verront dans la victoire à la coupe du monde de football 2010 qu’un épisode sportif aux effets limités, et d’autres une réelle prise de conscience, un verrou psychologique brisé autour de la question du nationalisme. Alors qu’en France le débat sur l’identité nationale avait été “fabriqué” par le gouvernement, en Espagne c’est l’équipe nationale forte de sa cohésion qui a relancé un débat historique, relayé dans la rue par les citoyens et qui a trouvé un écho national au travers des médias.

Depuis des décennies, le football a servi en Espagne de catalyseur identitaire et nourri un véritable ferment de nationalismes : Catalans et Basques contre Castillans, Valenciens contre Catalans etc... Dans la Péninsule ibérique, où les cultures identitaires sont très fortes, le football a été le cadre de nombreux règlements de compte et de revendications nationalistes. La victoire espagnole en Afrique du sud permet (sans trop de recul dans le temps à ce jour) de mettre en perspective les questions sur l’unité du pays, sur la conception de patriotisme et nationalisme, sur l’économie exsangue du pays.

Dans notre revue Think 10 de Juin 2009 sur la notion de territoires, un dossier était alors justement consacré à l’Espagne. Il mettait en relief les difficultés historiques à faire cohabiter de façon apaisée plusieurs peuples très attachés à leurs cultures et spécificités. Un même Etat-Nation, plusieurs régions autonomes, sous un régime monarchique constitutionnel ! En Espagne patriotisme et drapeau national étaient le plus souvent considérés comme des symboles fachistes, résurgences de la dictature franquiste auxquels s’opposaient les nationalismes régionaux vecteurs de liberté et de démocratie plurielle (solipsisme ?). La victoire a vu l’apparition pour la première fois depuis la fin de la dictature d’une multitude de drapeaux et de maillots espagnols partout dans le pays. Revendications nationalistes ? Non, plutôt l’expression d’une simple fierté patriotique décomplexée.

Les think tanks Fundación Burke et Fundación Sistema ont immédiatement et largement abordé cet évènement sociologique. Ils ramènent cette “révolution” au rang d’épiphénomène y voyant avant tout un patriotisme de surface, reposant sur l’émotion et non sur la raison. C’est-à-dire une passion gratuite et exutoire, libre de contraintes et d’efforts, ne nécessitant aucun engagement réel, aucune volonté politique et citoyenne. Burke, Sistema et le think tank autonomiste catalan Catalunya Oberta redéfinissent leur conception du terme patriotisme :

Un effort national sur l’économie par le biais des impôts et le renoncement aux subventions d’un Etat déjà ruiné et la lutte contre les inégalités judiciaires. Une prise de conscience collective et du courage politique pour éviter la dérive populiste, souvent propre aux pays sous-développés, de se contenter de victoires sportives et d’éluder les grandes questions infra-structurelles. Une coupe du monde ne saurait faire oublier les grands défis économiques et sociétaux de l’Espagne.

La fundación Sistema réclame une plus grande tolérance pour le sentiment nationaliste s’il n’est pas exclusif. La fierté patriotique espagnole et son attachement à l’équipe nationale de football est comparée aux sentiments nationalistes “périphériques” et leurs objets de représentation : sélections sportives, clubs locaux. Critique est faite ici à la droite nationaliste espagnole toujours réticente à entendre et reconnaître l’expression des nationalismes locaux. L’esprit de la Roja repose justement sur la réciprocité et l’équilibre : chacun avec son identité propre au service de la nation espagnole qui à son tour reconnaît les différences et les contributions de chacun. C’est la cohabitation pacifiée des nationalismes. C’est dans ce contexte que le think tank catalaniste Catalunya Oberta reconnaît et accepte la ferveur patriotique espagnole ainsi que son utilisation politique par le gouvernement socialiste quand elle sert à promouvoir l’image de l’Espagne sur la scène internationale. Par contre, il critique durement que les mêmes patriotes espagnols s’insurgent contre le nationalisme catalan quand à son tour il instrumentalise ses sections sportives locales.

Sistema, très prolixe sur le sujet, et Catalunya Oberta louent les vertus éducatives, fédératrices et intégratrices du sport à travers le triomphe de l’équipe de football. Le sport, au même titre que la famille et l’école, par le biais de la Roja, serait un excellent moyen de transmettre des valeurs positives à l’ensemble de la société civile : courage, ténacité, solidarité, tolérance, professionnalisme et talent. Les scènes de liesse populaire qui suivirent la victoire, permirent de constater la participation massive d’immigrés arborant fièrement les drapeaux et maillots de la Selección dans un élan d’identification au symbole d’une Espagne moderne et progressiste

Notons que sur le chapitre de l’économie, le nouveau think tank européen Sport et Citoyenneté, relaie, au conditionnel, les avis d’experts qui prévoient une reprise de la croissance au lieu d’une baisse, grâce à la joie, facteur psychologique qui favoriserait la consommation et à la médiatisation internationale des entreprises espagnoles.

Si un jour, George Orwell avait comparé le sport de haut niveau à la guerre, les coups de fusils en moins, la Fundación Sistema y voit l’opportunité d’exprimer son identité nationale fièrement et sainement, sans violence. Toutefois, le think tank regrette que les politiques ne s’approprient pas le sujet du nationalisme préférant l’abandonner au football dont les défaites et les victoires instrumentalisées par les extrémistes peuvent avoir de graves conséquences sur la cohésion nationale. Les tentations souverainistes et xénophobes n’en sont jamais bien loin.

Olivier Urrutia

1/ Think 10, Dossier Horizons : Think tanks et construction de l’Etat en Espagne, p-16 (juin 2010)

2/ Tribune Politique et Société : Un patriotisme footbalistique, Carlos Segade (12/07/2010)

3/ Fundación Sistema, Sin exagerar, José Luis Tezanos (26/07/2010)

4/ Catalunya Oberta, Quan nomès guanyes al futbol, Astrid Bierge (15/07/2010)

5/ Fundación Sistema, Política de gestos, Eduardo Sotillos (22/07/2010)

6/ Fundación Sistema, El deporte como factor de integración, Óscar Iglesias (20/07/2010)

7/ Vanguardia et Catalunya Oberta, Cruyff, Sudáfrica y el fin de la guerra, Antón M. Espadaler (20/07/2010)

8/ Sport et Citoyenneté (15/07/2010)

9/ Fundación Sistema, El futbol y las identidades nacionales, José Luis Tezanos (8/07/2010) La Roja, Eduardo Sotillos (17/06/2010)

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