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Les think tanks, nouveaux acteurs des relations internationales ?

15 décembre 2013 par Selim ALLILI

Article publié dans la revue Questions Internationales, numéro 63 (Sept-Oct 2013), aux éditions de la Documentation française.
Ce numéro intitulé "Ils dirigent le monde" se donne pour objectif de mettre en lumière l’émergence de nouveaux acteurs qui redéfinissent le cadre classique des relations internationales et les rapports de force entre nations.

De la révolution néoconservatrice des années 1970 ayant contribué aux élections de Ronald Reagan aux États-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, de l’influence du Project for the New American Century dans l’entrée des États-Unis en guerre contre l’Irak en 2003 ou plus récemment du travail de terrain (grass root) du Center for American Progress lors de la première campagne présidentielle de Barack Obama, les think tanks ont été au cœur des grandes batailles idéologiques de ces dernières décennies notamment en Amérique du Nord et en Europe. Pour autant, ce phénomène s’exprime différemment selon les pays en fonction de leur histoire, de leur structure institutionnelle et de leur culture politique, rendant ainsi les comparaisons internationales complexes.

1. Qu’entend-on par think tank ?

Un think tank est une organisation pérenne et autonome dont la vocation première est l’analyse et la recherche en vue de proposer des solutions de politiques publiques aux décideurs politiques. Il est composé le plus souvent de personnes recrutées sur la base de leur expertise dans des domaines comme l’économie, les relations internationales, la santé, l’éducation, la défense, etc. Historiquement, l’Etat nation a été le périmètre principal de leur champ d’action et de leur raison d’être.

L’adhésion à des valeurs et à une idéologie communes sont également des éléments déterminants dans le fonctionnement d’un think tank. Souvent non partisan, le think tank n’en demeure pas moins une organisation foncièrement politique dont les membres se doivent, dans une certaine mesure, de partager un ensemble de valeurs – démocratiques, libérales, socialistes, internationalistes, nationalistes, souverainistes, etc. – qui vont irriguer l’ensemble des travaux produits et diffusés.

Certains pays comme les États-Unis ont créé un statut fiscal spécifique pour ces organisations qui, de facto, a contribué à leur donner une autonomie juridique et donc à les rendre identifiables. Au contraire des think tanks des pays européens qui naviguent entre des statuts de type associatif, fondation, etc.

Nombreux sont les observateurs, principalement universitaires, qui s’accordent pour dire qu’il y a plusieurs types de think tanks. Leur convergence s’arrête pourtant à ce constat. En effet, certains identifient trois grands types de think tanks [1] (« université sans étudiants », « en contrat avec l’Etat », « advocacy tank ») alors que d’autres en répertorient sept [2] .

Il serait vain d’essayer d’établir une typologie des think tanks qui vaudrait pour tous les pays et à toutes les époques dans la mesure où l’émergence d’un écosystème de think tanks est intrinsèquement liée à l’histoire d’un pays et à son organisation politique et institutionnelle [3]. Une typologie trop rigide aurait en outre tendance à sous-estimer la plasticité de ces organisations qui peuvent, de facto, se retrouver dans plusieurs catégories .

L’un des points communs à tous les think tanks, et ceci quel que soit leur profil, est de vouloir influencer le débat public à travers une stratégie de communication précise. Cette stratégie s’appuie le plus souvent sur trois leviers : les publications, l’organisation d’événements et les apparitions médiatiques des experts du think tank.

La publication de notes ou de rapports est le cœur de métier du think tank, car elle leur permet d’acquérir une légitimité auprès des décideurs et des médias. L’organisation de rencontres, que ce soit des conférences ou des colloques, permet quant à elle de donner une visibilité institutionnelle au think tank. Les rendez-vous réguliers du Council on Foreign Relations ou du Cato Institute à Washington sont des événements attendus. Enfin, les apparitions médiatiques des experts dans les colonnes des principaux journaux ou à la télévision contribuent à faire des think tanks une source d’expertise légitime que les médias sollicitent régulièrement.

2. Les États-Unis versus le reste du monde

Le premier « think tank » ou considéré comme tel fut la Fabian Society créée en 1884 en Grande-Bretagne. Cette organisation d’inspiration socialiste est notamment à l’origine du Parti travailliste britannique en 1900. En dépit de cette paternité historique, force est de constater que c’est aux États-Unis que les think tanks ont le plus prospéré au XXe siècle, avec des pics de croissance durant les différentes crises (guerres, crises économiques) [4] .

Le dernier classement de l’université de Pennsylvanie [5] , qui recense environ 6 000 organisations de type think tank à travers le monde, en recense 2 500 pour les seuls États-Unis. Les plus puissants think tanks américains (Heritage Foundation, Brookings, Cato Institute…) sont tous basés à Washington et possèdent des budgets annuels de fonctionnement, oscillant le plus souvent entre 80 et 120 millions de dollars, incomparables avec ceux de leurs homologues européens. À titre d’exemple, l’Institut français des relations internationales (IFRI), considéré légitimement comme le plus important think tank en France, affichait en 2011 un budget de 6,6 millions d’euros.

En Europe, seules certaines grandes fondations allemandes telles que la Konrad-Adenauer-Stiftung ou bien la Fondation Friedrich-Naumann peuvent soutenir la comparaison – avec des budgets annuels avoisinant les 100 millions d’euros – avec cependant une différence notable dans la mesure où l’activité « think tank » ne représente qu’une partie de leurs actions. Généralement, ces fondations sont adossées à des partis politiques et sont financées le plus souvent par ces derniers et les Länder.

Le Royaume-Uni peut s’enorgueillir d’avoir le plus grand nombre de think tanks en Europe avec environ 250 think tanks répertoriés [6]. Ces derniers, cependant, ne peuvent rivaliser en termes de ressources financières avec leurs homologues américains. Parmi les plus célèbres, citons la Chatham House, l’Adam Smith Institute ou encore le Centre for Policy Studies.

De manière générale, les think tanks sont davantage présents au Royaume-Uni, en Allemagne, en France et dans les pays du nord de l’Europe que dans les pays d’Europe centrale et orientale ou du bassin méditerranéen. Cette situation s’explique par une appropriation de la culture démocratique assez tardive dans ces pays qui, pour la plupart, étaient encore des régimes autoritaires il y a quelques décennies. Un État trop centralisateur peut également freiner l’émergence de think tanks autonomes dans la mesure où seule l’expertise organiquement liée à l’État y est reconnue comme légitime. La France a, d’une certaine manière, été dans cette configuration durant toute la seconde moitié du XXe siècle avec une faible présence de ces organisations. Le pays a toutefois vu plus de créations de « think tanks » entre 2000 et 2011 que durant les cinquante années précédentes.

Des structures similaires aux think tanks occidentaux tendent à émerger en Asie du Sud-Est (à Singapour et en Malaisie notamment) et en Afrique. De nombreuses initiatives ont été soutenues financièrement par des organisations comme l’Open Society Foundations **Open Society Institute** de George Soros ou l’International Center for Research on Development (Canada), **l’International Development Research Centre (IDRC)** qui promeuvent et tentent d’accompagner la création de think tanks autour des questions de transition démocratique, de développement économique ou de politique de santé publique.

3. Des acteurs internationaux ?

Dans la bataille internationale des idées, les think tanks doivent compter avec un ensemble protéiforme d’organisations dont l’objectif est également d’influencer les débats publics – ONG, fédérations professionnelles, lobbies, etc.

Questionner le positionnement des think tanks sur la scène internationale consiste d’abord à questionner les axes de recherche des think tanks et la capacité de projection de ces organisations – avec par exemple l’ouverture de bureaux dans d’autres pays. Lorsqu’on analyse de près ces éléments à travers les cinquante dernières années, force est de constater que les think tanks demeurent des organisations à vocation nationale, dont l’objet principal est d’influencer les décideurs de leur pays et, dans une moindre mesure, les organisations internationales.

Pour autant, de nouvelles tendances semblent émerger. L’intégration économique et/ou politique toujours plus grande de zones géographiques – Union européenne, Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), Association of Southeast Asian Nations (ASEAN) – obligent d’une certaine manière les think tanks à repenser leur dimensionnement et les cibles qu’ils souhaitent influencer. Le meilleur exemple étant l’Union européenne qui a vu se développer tout un écosystème de think tanks spécialisés sur les questions européennes, excluant de facto la dimension purement nationale [7] .

Certains think tanks, essentiellement américains, ont ouvert des bureaux et centres de recherche dans différents pays afin d’accroître leur visibilité. C’est le cas notamment de la RAND Corporation qui possède un centre à Londres **à Bruxelles et à Doha** ou de la Carnegie **Carnegie Endowment for International Peace (Fondation Carnegie pour la paix internationale)**, qui possède des bureaux à Moscou, Beyrouth, Bruxelles. L’internationalisation toujours plus grande des think tanks passe par le recours quasi systématique à la langue anglaise dans le cadre des publications et bien souvent des colloques et des conférences qu’ils organisent.

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Article original publié dans Questions internationales, n°63

L’avenir des think tanks à l’échelle internationale semble radieux tant la demande d’expertise croît partout dans le monde. Les pays développés, d’une part, cherchent à réinventer leur modèle de croissance tandis que les pays en développement, d’autre part, souhaitent le plus rapidement possible intégrer de nouveaux savoir-faire en matière de gouvernance.

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Notes

[1Donald E. Abelson, Do Think Tanks Matter ? Assessing the Impact of Public Policy Institutes, McGill-Queen’s University Press, Montréal et Kingston, 2e éd., 2009

[2ibid

[3Ibid

[4Stephen Boucher et Martine Royo, Les Think tanks. Cerveaux de la guerre des idées, Le Félin, Paris, 2012.

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