Observatoire européen des think tanks Think tanks and civil society : because ideas matter

Accueil > Presse > Nos contributions > Les Indignés face aux Tea Parties

Les Indignés face aux Tea Parties

Article paru dans "Libération" le 28/10/11

31 octobre 2011 par Marie-Cécile NAVES

Entrés dans la lumière médiatique il y a deux ans, les Tea Parties ont bien l’intention d’y rester. Ils sont aujourd’hui très mécontents de se voir voler la vedette par les protestataires, les occupiers comme on les désigne outre-Atlantique, qui campent depuis quelques semaines devant le siège de la Bourse new-yorkaise. Ils fustigent donc les discours et les comportements « débauchés » de ceux qu’ils voient comme des concurrents déloyaux et qu’ils comparent aux gauchistes radicaux des mouvements civiques des années 60. Eux, les Tea Parties, veulent incarner la seule voix légitime contre les élites politiques et financières. Ils se présentent comme de vrais patriotes, des gens sérieux, « droits » (et, ajoutent-ils, « joyeux »), au contraire de cette jeunesse aigrie, sans repère ni vergogne…

C’est un peu comme si, chez nous, le Front national allait contre-manifester face aux rassemblements d’extrême gauche, pour leur disputer la paternité de la mobilisation « antisystème » et rétablir, du même coup, l’ordre moral… Sur le site du think tank Freedom Works, d’obédience Tea Party, Josh Eboch écrit, non sans ironie, que les indignés américains ont un air de déjà-vu : ils lui rappellent surtout le communisme, qui constitue « leur idéologie préférée », quoiqu’elle fût « discréditée il y a plus de vingt ans ». Il leur reproche d’avoir rien moins que plagié les Tea Parties dans leur critique de la faillite du capitalisme financier. Où étaient-ils, ces Indignés, en 2008 et 2009, lorsque la crise a commencé ? Les Tea Parties, en vrais précurseurs, ajoute-t-il, étaient déjà sur le pont. Ce qui déplaît surtout à Josh Eboch, c’est que la télévision et les journaux ont présenté la mobilisation de la jeunesse new-yorkaise comme étant originale, voire inédite.

De telles critiques se multiplient qui plus est chez les conservateurs au-delà du seul cercle des Tea Parties. Ainsi, selon Jonah Goldberg, du think tank American Enterprise Institute, ces derniers ont renouvelé le genre de la protestation populaire : ils sont organisés, ont des revendications claires et limitées (pas comme les « utopistes urbains » de New York) et des solutions aux problèmes qu’ils soulèvent. Il regrette que, depuis 2008, les médias et les démocrates qualifient les Tea Parties d’extrémistes et se montrent beaucoup plus indulgents vis-à-vis des indignés, dont le discours ne lui semble ni plus mesuré ni moins opposé à Obama que celui des Tea Parties.

L’Heritage Foundation estime pour sa part que les occupiers ne comprennent rien à l’économie et font des propositions irréalistes, comme par exemple l’instauration d’un fort protectionnisme à l’échelle du pays, lequel ne peut que conduire à un « cauchemar économique » qui ne bénéficiera qu’aux syndicats. Selon le think tank conservateur, leur mobilisation ressemble fort à la démocratie participative chère à Hugo Chavez. Autant dire qu’elle est tout sauf crédible.

Pour la nouvelle coqueluche des Tea Parties et candidat à l’investiture républicaine de 2012, Herman Cain, les Indignés sont des fainéants et des hypocrites « qui ne veulent pas de travail mais des subventions [de l’Etat fédéral] » et qui attaquent le capitalisme alors qu’ils sont eux-mêmes de gros consommateurs de nouvelles technologies. « Ils ne savent même pas pourquoi ils manifestent », ajoute-t-il. Dans le Washington Post, Charles Krauthammer qualifie lui aussi les occupiers d’enfants gâtés et matérialistes, habitués aux caffe latte de Starbucks, aux jeans Levi’s et aux iPhones, et qui dénoncent l’Amérique des affaires avec autant d’ardeur qu’ils pleurent le multimilliardaire Steve Jobs. De l’avis de l’éditorialiste néoconservateur, ils veulent surtout décrocher un emploi qui leur permettra de rembourser le prêt étudiant de plusieurs dizaines de milliers de dollars qu’ils ont dû contracter pour faire leurs études de littérature. Une protestation d’égoïstes, en somme, à laquelle le gouvernement démocrate applaudit des deux mains parce qu’elle lui permet de faire du monde des affaires le bouc émissaire idéal de ses propres échecs.

Selon un sondage du Time paru en octobre, 54 % des Américains ont une bonne opinion des Indignés et seulement 27 % pensent la même chose des Tea Parties. Certes, comme le rappelle le Washington Post, ces derniers sont en partie décrédibilisés par le fait d’avoir désormais des élus nationaux dans leurs rangs, et pâtissent donc de la défiance croissante des électeurs à l’égard de leurs représentants.

Selon le même sondage, 40 % des Américains estiment que les Tea Parties ont eu un impact négatif sur la politique du pays et les démocrates ont bien compris tout le profit qu’ils pouvaient en tirer. Au final, qu’elle se situe à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, la mobilisation contre le capitalisme financier et les élites, est le symptôme d’un très grand malaise populaire, des deux côtés de l’Atlantique.

Suivez-nous !

Copyright Observatoire des think tanks - Powered by SPIP, Feat.B_HRO - Mentions légales