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La diplomatie de Nicolas Sarkozy, vue par Pascal Boniface

4 mai 2012 par Pierre-Louis GERMAIN

Note de lecture sur le dernier ouvrage de Pascal Boniface, Le monde selon Sarkozy, Éditions J.-C. Gawsewitch, 2012.

Ce dernier opus de Pascal Boniface, directeur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), a paru aux éditions Jean-Claude Gawsevitch, dans la collection « Coup de gueule ». Mais il n’en est pas vraiment un. Ce n’est certes pas non plus un hommage au quinquennat de l’actuel président. En matière de politique étrangère, il est néanmoins une réflexion équilibrée sur son bilan. Les convictions revendiquées de l’auteur ne s’inscrivent pas, il est vrai, dans une polémique systématiquement partisane. Car le clivage en la matière ne se fond pas dans le moule gauche-droite. Il se situe plutôt entre les partisans d’une doctrine gaullo-mitterrandiste et les atlantistes. Les premiers sont les héritiers de la stratégie diplomatique française menée depuis les premières heures de la Ve République. C’est celle d’une indépendance de la France à l’égard des États-Unis dans le cadre d’une alliance distanciée, celle d’une relative proximité à l’égard des pays non-alignés, d’une autonomie militaire centrée sur la force de dissuasion nucléaire et, enfin, d’une relative fermeté sur la question israélo-palestinienne (exigence de création d’un État palestinien, refus de la colonisation et de la séparation de Jérusalem). Les seconds sont les partisans d’un rapprochement avec les États-Unis, dans le cadre d’une alliance de civilisation destinée à faire face aux autres blocs (chinois, russe, islamique, etc.). Cette stratégie implique un alignement sur la politique américaine de soutien quasi-inconditionnel à Israël, à laquelle s’oppose férocement l’auteur.

Ici, le parti-pris est clair. Les premiers défendent un héritage précieux, qui a permis à la France, depuis cinquante ans, de peser dans les affaires du monde, plus que de son seul poids économique, démographique et militaire. Ce, malgré le défi certain que pose un monde aujourd’hui multi-polaire. Les seconds sont des isolationnistes, effrayés par le mirage intellectuel d’un improbable choc des civilisations. Cette ligne de démarcation a toujours traversé les courants politiques, de gauche et de droite. Mais la stratégie gaullienne ne fut jamais remise en cause. Ni par l’atlantiste Giscard, ni par l’anti-gaulliste Mitterrand, ni non plus par Chirac. Les positions du candidat Sarkozy, sa rencontre avec George W. Bush, sa volonté que la France réintègre le commandement intégré de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et les gages forts qu’il donne de l’attachement de la France à Israël le positionnent, à la veille des élections de 2007, comme un atlantiste. Mais sur le front diplomatique, un quinquennat plus tard, la rupture n’a pas eu lieu. Malgré ses discours, Nicolas Sarkozy ne déviera guère des lignes antérieures, à l’égard des Etats-Unis, de l’indépendance militaire, d’Israël. Pour le meilleur, selon l’auteur. Les rapports avec les anciennes colonies africaines, eux aussi, changeront peu, et pour le pire. L’hésitation du Président à choisir entre Hubert Védrine, un gaullo-mitterrandiste, et Bernard Kouchner, un atlantiste, aurait pu nous mettre en alerte. Le vrai souci de Sarkozy est ailleurs, surtout médiatique.

L’avocat trop pressé des intérêts de la France

In fine, la critique de Pascal Boniface à l’égard de Nicolas Sarkozy balance. D’un coté, il reconnaît au Président sortant un pragmatisme parfois fructueux et une énergie certaine. La présidence française de l’Union européenne, au second semestre 2008, en plein déclenchement de la crise financière mondiale, fut un succès. La gestion de la crise en Côte d’Ivoire, en 2010, fut impeccable. Il reconnaît aussi la pertinence de la médiation du président Sarkozy lors de la guerre entre la Russie et la Géorgie, en 2008. La guerre en Libye fait l’objet d’un long développement, qui offre à l’auteur la possibilité d’exprimer autant son mépris à l’égard de Bernard-Henri Lévy (BHL) que son admiration pour Alain Juppé. Par ailleurs, il doute des bénéfices pour la France de cette intervention en termes de popularité diplomatique – les enjeux stratégique étant apparus aux yeux du monde plus évidents que le strict souci humanitaire. Il n’en reconnaît pas moins qu’elle était nécessaire. Et que le président a agi avec un sens certain de l’urgence.
De l’autre coté, Pascal Boniface reproche à Nicolas Sarkozy un souci excessif de visibilité et de médiatisation, au détriment des priorités stratégiques. Il déplore que ce dernier prenne conseil auprès d’intellectuels en vogue dans les médias (et pas forcement dans l’opinion publique), comme BHL, André Glucksmann, Pascal Bruckner, plutôt que des ONG mieux informées et plus au fait des réalités. De même, selon P. Boniface, la tendance du Président à tirer à lui la couverture médiatique des succès diplomatiques a valu à la France quelques inimités. Avec l’Allemagne, lors de la présidence française de l’Union européenne. Avec l’Allemagne encore et le Qatar lors de la crise libyenne, etc. Enfin, il regrette son indifférence aux conséquences de certaines mesures de politique intérieure sur l’image de notre pays : le débat sur l’identité nationale, la loi sur la pénalisation de la négation du génocide arménien, qui a sérieusement affecté nos relations avec la Turquie, ou encore la circulaire sur la limitation du droit de travail des étudiants étrangers. Il discerne, dans la méthode Sarkozy, celle d’un avocat, qui défend, avec énergie et souvent avec succès, ses dossiers. Mais qui ne se soucie guère de les lier entre eux, dans une ligne cohérente, provoquant, avec le temps, des distorsions et des dommages collatéraux.

Dans cet ouvrage, l’auteur développe aussi ses propres points de vue. Quoiqu’on en pense, il défend avec des arguments consistants son rejet de la politique du Premier ministre Benjamin Netanyahou. Sa conviction que l’Iran ne représente pas le danger militaire (mais peut-être terroriste) que l’on veut nous faire croire. Son intuition que la reconstruction institutionnelle d’un État afghan est impossible à réaliser de l’extérieur. On est plus mal à l’aise, en revanche, lorsque Pascal Boniface ouvre, sans les conclure, certaines réflexions. S’il déplore que la loi sur l’interdiction de la burqa ou l’initiative de Charlie Hebdo de diffuser des caricatures de Mahomet aient provoqué un tollé dans les pays musulmans, il s’abstient cependant de juger ces dossiers sur le fond. De même, il reproche aux pays occidentaux de ne pas dialoguer avec le Hamas en Palestine, mais ne commente pas les raisons de ce refus (non-reconnaissance par ce mouvement de l’État d’Israël). De manière moins polémique, l’auteur énumère les dilemmes posés à la France, dans ses relations avec la Chine, la Russie, dans les dossiers de la « Françafrique », de la révolution tunisienne, de la visite de Kadhafi, de la rencontre avec le Dalaï Lama... sans toujours dire clairement quelle erreur a été commise, ni ce qui aurait dû être fait. On en retire le sentiment que l’infinie complexité de ces dossiers et le caractère chaotique de leurs implications font de la politique étrangère un exercice de pilotage à vue, dans les turbulences et l’urgence. Et qu’il est difficile d’y imprimer une direction.

L’ouvrage a néanmoins le mérite de porter un regard presque exhaustif sur la politique étrangère de la France ces cinq dernières années, sans se complaire dans la caricature ou le manichéisme partisan. Il nous rappelle aussi les enjeux majeurs que les décisions prises dans ce domaine auront sur la place de la France dans le monde, ses intérêts, sa paix et sa prospérité. On regrettera, certes, de ne pas en apprendre plus sur la vision portée par François Hollande. Mais l’auteur constate, dès les premières pages, que le candidat socialiste, comme Ségolène Royal en 2007, s’est peu exprimé sur ces sujets. Peut-être pour ne pas faire de remous dans un parti lui-même divisé entre gaullo-mitterrandistes et atlantistes.

Article publié initialement sur le site de Non Fiction : www.nonfiction.fr

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